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De la recherche de la vérité Nicolas Malebranche Charpentier, Paris, 1842

Préface Livre premier : Des erreurs des sens Livre second : De l’imagination 4 Livre troisième : De l’entendement ou de l’esprit pur Livre quatrième : Des inclinations ou des mouvements naturels de l’esprit Livre cinquième : Des passions Livre sixième : De la méthode Éclaircissements sur la recherche de la vérité

PRÉFACE.

L’esprit de l’homme se trouve par sa nature comme situé entre
son Créateur et les créatures corporelles ; car, selon saint
Augustin, il n’y a rien au-dessus de lui que Dieu, ni rien audessous que des corps
[1]
. Mais comme la grande élévation où il
est au-dessus de toutes les choses matérielles n’empêche pas
qu’il ne leur soit uni, et qu’il ne dépende même en quelque façon
d’une portion de la matière ; aussi la distance infinie qui se
trouve entre l’Être souverain et l’esprit de l’homme n’empêche
pas qu’il ne lui soit uni immédiatement, et d’une manière trèsintime. Cette dernière union l’élève au-dessus de toutes choses ;
c’est par elle qu’il reçoit sa vie, sa lumière et toute sa félicité ; et
saint Augustin nous parle en mille endroits de ses ouvrages de
cette union, comme de celle qui est la plus naturelle et la plus
essentielle à l’esprit. Au contraire, l’union de l’esprit avec le
corps abaisse l’homme infiniment ; et c’est aujourd’hui la
principale cause de toutes ses erreurs et de toutes ses misères.
Je ne m’étonne pas que le commun des hommes, ou que les
philosophes païens ne considèrent dans l’âme que son rapport et
son union avec le corps, sans reconnaître le rapport et l’union
qu’elle a avec Dieu ; mais je suis surpris que des philosophes
chrétiens, qui doivent préférer l’esprit de Dieu à l’esprit humain,
Moïse à Aristote, saint Augustin à quelque misérable
commentateur d’un philosophe païen, regardent plutôt l’âme
comme la forme du corps que comme faite à l’image et pour
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l’image de Dieu, c’est-à-dire, selon saint Augustin, pour la
vérité, à laquelle seule elle est immédiatement unie
[2]
. Il est vrai
que l’âme est unie au corps, et qu’elle en est naturellement la
forme, mais il est vrai aussi qu’elle est unie à Dieu d’une
manière bien plus étroite et bien plus essentielle. Ce rapport
qu’elle a à son corps pourrait n’être pas : mais le rapport qu’elle
a à Dieu est si essentiel qu’il est impossible de concevoir que
Dieu puisse créer un esprit sans ce rapport.
Il est évident que Dieu ne peut agir que pour lui-même, qu’il
ne peut créer les esprits que pour le connaître et pour l’aimer,
qu’il ne peut leur donner aucune connaissance, ni leur imprimer
aucun amour qui ne soit pour lui et qui ne tende vers lui ; mais il
a pu ne pas unir à des corps les esprits qui y sont maintenant unis.
Ainsi le rapport que les esprits ont à Dieu est naturel, nécessaire,
et absolument indispensable ; mais le rapport de notre esprit à
notre corps, quoique naturel à notre esprit, n’est point absolument
nécessaire ni indispensable.
Ce n’est pas ici le lieu d’apporter toutes les autorités et toutes
les raisons qui peuvent porter à croire qu’il est plus de la nature
de notre esprit d’être uni à Dieu que d’être uni à un corps ; ces
choses nous mèneraient trop loin. Pour mettre cette vérité dans
son jour, il serait nécessaire de ruiner les principaux fondements
de la philosophie païenne, d’expliquer les désordres du péché,
de combattre ce qu’on appelle faussement expérience, et de
raisonner contre les préjugés et les illusions des sens. Ainsi il est
trop difficile de faire parfaitement comprendre cette vérité au
commun des hommes pour l’entreprendre dans une préface.
Cependant, il n’est pas malaisé de la prouver à des esprits
attentifs, et qui sont instruits de la véritable philosophie. Car il
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suffit de les faire souvenir que, la volonté de Dieu réglant la
nature de chaque chose, il est plus de la nature de l’âme d’être
unie à Dieu par la connaissance de la vérité et par l’amour du
bien, que d’être unie à un corps ; puisqu’il est certain, comme on
vient de le dire, que Dieu a fait les esprits pour le connaître et
pour l’aimer plutôt que pour informer des corps. Cette preuve est
capable d’ébranler d’abord les esprits un peu éclairés, de les
rendre attentifs, et ensuite de les convaincre ; mais il est
moralement impossible que des esprits de chair et de sang, qui ne
peuvent connaître que ce qui se fait sentir, puissent être jamais
convaincus par de semblables raisonnements. Il faut, pour ces
sortes de personnes, des preuves grossières et sensibles, parce
que rien ne leur parait solide s’il ne fait quelque impression sur
leurs sens.
Le péché du premier homme a tellement affaibli l’union de
notre esprit avec Dieu, qu’elle ne se fait sentir qu’à ceux dont le
cœur est purifié et l’esprit éclairé ; car cette union parait
imaginaire à tous ceux qui suivent aveuglément les jugements des
sens et les mouvement des passions
[3]
.
Au contraire, il a tellement fortifié l’union de notre âme avec
notre corps qu’il nous semble que ces deux parties de nousmêmes ne soient plus qu’une même substance ; ou plutôt il nous a
de telle sorte assujettis à nos sens et à nos passions, que nous
sommes portés à croire que notre corps est la principale des deux
parties dont nous sommes composés.
Lorsque l’on considère les différentes occupations des
hommes, il y a tout sujet de croire qu’ils ont un sentiment si bas
et si grossier d’eux-mêmes ; car comme ils aiment tous la félicité
et la perfection de leur être, et qu’ils ne travaillent que pour se
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rendre plus heureux et plus parfaits, ne doit-on pas juger qu’ils
ont plus d’estime de leur corps et des biens du corps que de leur
esprit et des biens de l’esprit, lorsqu’on les voit presque toujours
occupés aux choses qui ont rapport aux corps, et qu’ils ne
pensent presque jamais à celles qui sont absolument nécessaires
à la perfection de leur esprit ?
Le plus grand nombre ne travaille avec tant d’assiduité et de
peine que pour soutenir une misérable vie, et pour laisser à leurs
enfants quelques secours nécessaires à la conservation de leurs
corps.
Ceux qui, par le bonheur ou le hasard de leur naissance, ne
sont point sujets à cette nécessité, ne font pas mieux connaître par
leurs exercices et par leurs emplois qu’ils regardent leur âme
comme la plus noble partie de leur être. La chasse, la danse, le
jeu, la bonne chère sont leurs occupations ordinaires. Leur âme,
esclave du corps, estime et chérit tous ces divertissements,
quoique tout à fait indignes d’elle. Mais parce que leur corps a
rapport à tous les objets sensibles, elle n’est pas seulement
esclave du corps, mais elle l’est encore, par le corps, à cause du
corps, de toutes les choses sensibles. Car c’est par le corps
qu’ils sont unis à leurs parents, à leurs amis, à leur ville, à leur
charge, et à tous les biens sensibles, dont la conservation leur
paraît aussi nécessaire et aussi estimable que la conservation de
leur être propre. Ainsi le soin de leurs biens et le désir de les
augmenter, la passion pour la gloire et pour la grandeur les
agitent et les occupent infiniment plus que la perfection de leur
âme.
Les savants mêmes, et ceux qui se piquent d’esprit, passent
plus de la moitié de leur vie dans des actions purement animales,
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ou telles qu’elles donnent à penser qu’ils font plus d’état de leur
santé, de leurs biens et de leur réputation que de la perfection de
leur esprit. Ils étudient plutôt pour acquérir une grandeur
chimérique dans l’imagination des autres hommes que pour
donner à leur esprit plus de force et plus d’étendue ; ils font de
leur tête une espèce de garde-meuble dans lequel ils entassent,
sans discernement et sans ordre, tout ce qui porte un certain
caractère d’érudition, je veux dire tout ce qui peut paraître rare et
extraordinaire et exciter l’admiration des autres hommes. Ils font
gloire de ressembler à ces cabinets de curiosités et d’antiques
qui n’ont rien de riche ni de solide, et dont le prix ne dépend que
de la fantaisie, de la passion et du hasard ; et ils ne travaillent
presque jamais à se rendre l’esprit juste et à régler les
mouvements de leur cœur.
Ce n’est pas toutefois que les hommes ignorent entièrement
qu’ils ont une âme, et que cette âme est la principale partie de
leur être
[4]
. Ils ont été aussi mille fois convaincus par la raison et
par l’expérience que ce n’est point un avantage fort considérable
que d’avoir de la réputation, des richesses, de la santé pour
quelques années ; et généralement que tous les biens du corps, et
ceux qu’on ne possède que par le corps et qu’à cause du corps,
sont des biens imaginaires et périssables. Les hommes savent
qu’il vaut mieux être juste que d’être riche, être raisonnable que
d’être savant, avoir l’esprit vif et pénétrant que d’avoir le corps
prompt et agile. Ces vérités ne peuvent s’effacer de leur esprit, et
ils les découvrent infailliblement lorsqu’il leur plaît d’y penser.
Homère, par exemple, qui loue son héros d’être vite à la course,
eût pu s’apercevoir, s’il l’eût voulu, que c’est la louange que l’on
doit donner aux chevaux et aux chiens de chasse. Alexandre, si
célèbre dans les histoires par ses illustres brigandages, entendait
10
quelquefois dans le plus secret de sa raison les mêmes reproches
que les assassins et les voleurs, malgré le bruit confus des
flatteurs qui l’environnaient ; et César, au passage du Rubicon, ne
put s’empêcher de faire connaître que ces reproches
l’épouvantaient, lorsqu’il se résolut enfin de sacrifier à son
ambition la liberté de sa patrie.
L’âme, quoiqu’unie au corps d’une manière fort étroite, ne
laisse pas d’être unie à Dieu ; et dans le temps même qu’elle
reçoit par son corps ces sentiments vifs et confus que ses
passions lui inspirent, elle reçoit de la vérité éternelle, qui
préside à son esprit, la connaissance de son devoir et de ses
déréglements
[5]
. Lorsque son corps la trompe, Dieu la détrompe ;
lorsqu’il la flatte, Dieu la blesse ; et lorsqu’il la loue et qu’il lui
applaudit, Dieu lui fait intérieurement de sanglants reproches, et
il la condamne par la manifestation d’une loi plus pure et plus
sainte que celle de la chair qu’elle a suivie.
Alexandre n’avait pas besoin que les Scythes lui vinssent
apprendre son devoir dans une langue étrangère ; il savait de
celui même qui instruit les Scythes et les nations les plus
barbares les règles de la justice qu’il devait suivre. La lumière
de la vérité qui éclaire tout le monde l’éclairait aussi ; et la voix
de la nature, qui ne parle ni grec, ni scythe, ni barbare, lui parlait
comme au reste des hommes un langage très-clair et trèsintelligible
[6]
. Les Scythes avaient beau lui faire des reproches
sur sa conduite, il ne parlaient qu’à ses oreilles ; et Dieu ne
parlant point à son cœur, ou plutôt Dieu parlant à son cœur, mais
lui n’écoutant que les Scythes qui ne faisaient qu’irriter ses
passions, et qui le tenaient ainsi hors de lui-méme, il n’entendait
point la voix de la vérité, quoiqu’elle l’étonnât ; et il ne voyait
11
point sa lumière, quoiqu’elle le pénétrât.
Il est vrai que notre union avec Dieu diminue et s’affaiblit à
mesure que celle que nous avons avec les choses sensibles
augmente et se fortifie ; mais il est impossible que cette union se
rompe entièrement sans que notre être soit détruit. Car encore que
ceux qui sont plongés dans le vice et enivrés des plaisirs soient
insensibles à la vérité, ils ne laissent pas d’y être unis. Elle ne
les abandonne pas, ce sont eux qui l’abandonnent
[7]
. Sa lumière
luit dans les ténèbres, mais elle ne les dissipe pas toujours ; de
même que la lumière du soleil environne les aveugles et ceux qui
ferment les yeux, quoiqu’elle n’éclaire ni les uns ni les autres
[8]
.
Il en est de même de l’union de notre esprit avec notre corps.
Cette union diminue à proportion que celle que nous avons avec
Dieu s’augmente ; mais il n’arrive jamais qu’elle se rompe
entièrement, que par notre mort
[9]
. Car quand nous serions aussi
éclairés et aussi détachés de toutes les choses sensibles que les
apôtres, il est nécessaire depuis le péché que notre esprit
dépende de notre corps, et que nous sentions la loi de notre chair
résister et s’opposer sans cesse à la loi de notre esprit.
L’esprit devient plus pur, plus lumineux, plus fort et plus
étendu à proportion que s’augmente l’union qu’il a avec Dieu,
parce que c’est elle qui fait toute sa perfection. Au contraire, il
se corrompt, il s’aveugle, il s’affaiblit et il se resserre à mesure
que l’union qu’il a avec son corps s’augmente et se fortifie, parce
que cette union fait aussi toute son imperfection. Ainsi un homme
qui juge de toutes choses par ses sens, qui suit en toutes choses
les mouvements de ses passions, qui n’aperçoit que ce qu’il sent,
et qui n’aime que ce qui le flatte, est dans la plus misérable
disposition d’esprit où il puisse être ; dans cet état il est
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infiniment éloigné de la vérité et de son bien. Mais lorsqu’on
homme ne juge des choses que par les idées pures de l’esprit,
qu’il évite avec soin le bruit confus des créatures, et que rentrant
en lui-même il écoute son souverain maître dans le silence de ses
sens et de ses passions, il est impossible qu’il tombe dans
l’erreur
[10]
.
Dieu ne trompe jamais ceux qui l’interrogent par une
application sérieuse et par une conversion entière de leur esprit
vers lui, quoiqu’il ne leur fasse pas toujours entendre ses
réponses ; mais lorsque l’esprit se détournant de Dieu se répand
au dehors, qu’il n’interroge que son corps pour s’instruire de la
vérité, qu’il n’écoute que ses sens, son imagination et ses
passions qui lui parlent sans cesse, il est impossible qu’il ne se
trompe. La sagesse et la vérité, la perfection et la félicité ne sont
pas des biens que l’on doive, espérer de son corps ; il n’y a que
celui-là seul qui est au-dessus de nous et de qui nous avons reçu
l’être qui le puisse perfectionner.
C’est ce que saint Augustin nous apprend par ces belles
paroles : « La sagesse éternelle, dit-il, est le principe de toutes
les créatures capables d’intelligence ; et cette sagesse, demeurant
toujours la même, ne cesse jamais de parler à ses créatures dans
le plus secret de leur raison, afin qu’elles se tournent vers leur
principe : parce qu’il n’y a que la vue de la sagesse éternelle qui
donne l’être aux esprits, qui puisse pour ainsi dire les achever et
leur donner la dernière perfection dont ils sont capables
[11]
. »
« Lorsque nous verrons Dieu tel qu’il est, nous serons
semblables à lui
[12]
, » dit l’apôtre saint Jean. Nous serons, par
cette contemplation de la vérité éternelle, élevés à ce degré de
grandeur auquel tendent toutes les créatures spirituelles par la
13
nécessité de leur nature. Mais pendant que nous sommes sur la
terre, le poids du corps appesantit l’esprit
[13]
; il le retire sans
cesse de la présence de son Dieu ou de cette lumière intérieure
qui l’éclairé ; il fait des efforts continuels pour fortifier son union
avec les objets sensibles ; et il l’oblige de se représenter toutes
choses, non selon ce qu’elles sont en elles-mêmes, mais selon le
rapport qu’elles ont à la conservation de la vie.
Le corps, selon le Sage, remplit l’esprit d’un si grand nombre
de sensations, qu’il devient incapable de connaître les choses les
moins cachées
[14]
; la vue du corps éblouit et dissipe celle de
l’esprit, et il est difficile d’apercevoir nettement quelque vérité
par les yeux de l’âme dans le temps que l’on fait usage des yeux
du corps pour la connaître. Cela fait voir que ce n’est que par
l’attention de l’esprit que toutes les vérités se découvrent, et que
toutes les sciences s’apprennent ; parce qu’en effet l’attention de
l’esprit n’est que son retour et sa conversion vers Dieu, qui est
notre seul maître
[15]
, et qui seul peut nous instruire de toute
vérité, par la manifestation de sa substance, comme parle saint
Augustin
[16]
.
Il est visible par toutes ces choses qu’il faut résister sans cesse
à l’effort que le corps fait contre l’esprit, et qu’il faut peu à peu
s’accoutumer à ne pas croire les rapports que nos sens nous font
de tous les corps qui nous environnent, qu’ils nous représentent
toujours comme dignes de notre application et de notre estime ;
parce qu’il n’y a rien de sensible à quoi nous devions nous
arrêter, ni de quoi nous devions nous occuper. C’est une des
vérités que la sagesse éternelle semble avoir voulu nous
apprendre par son incarnation ; car après avoir élevé une chair
sensible à la plus haute dignité qui se puisse concevoir, il nous a
14
fait connaître par l’avilissement où il a réduit cette même chair,
c’est-à-dire par l’avilissement de ce qu’il y a de plus grand entre
les choses sensibles, le mépris que nous devons faire de tous les
objets de nos sens
[17]
. C’est peut-être pour la même raison que
saint Paul disait, qu’il ne connaissait plus Jésus-Christ selon la
chair
[18]
car ce n’est pas à la chair de Jésus-Christ qu’il faul s’arrêter, c’est à l’esprit caché sous la chair : Caro vas fuit quod habebat : attende ; non quod erat, dit saint Augustin [19] . Ce qu’il y a de visible ou de sensible dans Jésus-Christ ne mérite nos adorations qu’à cause de l’union avec le Verbe, qui ne peut être l’objet que de l’esprit seul. Il est absolument nécessaire que ceux qui se veulent rendre sages et heureux soient entièrement convaincus, et comme pénétrés de ce que je viens de dire. Il ne suffit pas qu’ils me croient sur ma parole ni qu’ils en soient persuadés par l’éclat d’une lumière passagère : il est nécessaire qu’ils le sachent par mille expériences et mille démonstrations incontestables : il faut que ces vérités ne se puissent jamais effacer de leur esprit, et qu’elles leur soient présentes dans toutes leurs études et dans toutes les autres occupations de leur vie. Ceux qui prendront la peine de lire avec quelque application l’ouvrage que l’on donne présentement au public entreront, si je ne me trompe, dans cette disposition d’esprit ; car on y démontre en plusieurs manières que nos sens, notre imagination et nos passions nous sont entièrement inutiles pour découvrir la vérité et notre bien ; qu’ils nous éblouissent au contraire et nous séduisent en toutes rencontres, et généralement que toutes les connaissances que l’esprit reçoit par le corps on à cause de quelques mouvements qui se font dans le corps sont toutes fausses et 15 confuses par rapport aux objets qu’elles représentent, quoiqu’elles soient très-utiles à la conservation du corps et des biens qui ont rapport au corps. On y combat plusieurs erreurs, et principalement celles qui sont les plus universellement reçues ou qui sont cause d’un plus grand dérèglement d’esprit ; et l’on fait voir qu’elles sont presque toutes des suites de l’union de l’esprit avec le corps. On prétend en plusieurs endroits faire sentir à l’esprit sa servitude et la dépendance où il est de toutes les choses sensibles, afin qu’il se réveille de son assoupissement et qu’il fasse quelques efforts pour sa délivrance. On ne se contente pas d’y faire une simple exposition de nos égarements, on explique encore en partie la nature de l’esprit ; on ne s’arrête pas, par exemple, à faire un grand dénombrement de toutes les erreurs particulières des sens ou de l’imagination, mais on s’arrête principalement aux causes de ces erreurs. On montre tout d’une vue, dans l’explication de ces facultés et des erreurs générales dans lesquelles on tombe, un nombre comme infini de ces erreurs particulières dans lesquelles on peut tomber. Ainsi le sujet de cet ouvrage est l’esprit de l’homme tout entier : on le considère en lui-même, on le considère par rapport aux corps et par rapport à Dieu ; on examine la nature de toutes ses facultés, on marque es usages que l’on en doit faire pour éviter l’erreur ; enfin on explique la plupart des choses que l’on a cru être utiles pour avancer dans la connaissance de l’homme. La plus belle, la plus agréable et la plus nécessaire de toutes nos connaissances est sans doute la connaissance de nous-mêmes. De toutes les sciences humaines, la science de l’homme est la plus digne de l’homme. Cependant cette science n’est pas la plus 16 cultivée ni la plus achevée que nous ayons : le commun des hommes la néglige entièrement. Entre ceux même qui se piquent de science, il y en a très-peu qui s’y appliquent, et il y en a encore beaucoup moins qui s’y appliquent avec succès. La plupart de ceux qui passent pour habiles dans le monde ne voient que fort confusément la différence essentielle qui est entre l’esprit et le corps. Saint Augustin même, qui a si bien distingué ces deux êtres, confesse qu’il a été long-temps sans la pouvoir reconnaître [20] . Et quoiqu’on doive demeurer d’accord qu’il a mieux expliqué les propriétés de l’âme et du corps que tous ceux qui l’ont précédé et qui l’ont suivi jusqu’à notre siècle, néanmoins il serait à souhaiter qu’il n’eût pas attribué aux corps qui nous environnent toutes les qualités sensibles que nous apercevons par leur moyen ; car enfin elles ne sont point clairement contenues dans l’idée qu’il avait de la matière. De sorte qu’on peut dire avec quelque assurance qu’on n’a point assez clairement connu la différence de l’esprit et du corps que depuis quelques années. Les uns s’imaginent bien connaître la nature de l’esprit ; plusieurs autres sont persuadés qu’il n’est pas possible d’en rien connaître ; le plus grand nombre enfin ne voit pas de quelle utilité est cette connaissance, et pour cette raison ils la méprisent. Mais toutes ces opinions si communes sont plutôt des effets de l’imagination et de l’inclination des hommes que des suites d’une vue claire et distincte de leur esprit. C’est qu’ils sentent de la peine et du dégoût à rentrer dans eux-mêmes pour y reconnaître leurs faiblesses et leurs infirmités, et qu’ils se plaisent dans les recherches curieuses et dans toutes lesseiences qui ont quelque éclat. Étant toujours hors de chez eux, ils ne s’aperçoivent point des désordres qui s’y passent ; ils pensent qu’ils se portent bien, 17 parce qu’ils ne se sentent point ; ils trouvent même à redire que ceux qui connaissent leur propre maladie se mettent dans les remèdes ; ils disent qu’ils se font malades, parce qu”ils lâchent de se guérir. Mais ces grands génies qui pénètrent les secrets les plus cachés de la nature, qui s’élèvent en esprit jusque dans les cieux et qui descendent jusque dans les abimes devraient se souvenir de ce qu’ils sont. Ces grands objets ne font peut-être que les éblouir. Il faut que l’esprit sorte hors de lui-même pour atteindre à tant de choses, mais il ne peut en sortir sans se dissiper. Les hommes ne sont pas nés pour devenir astronomes ou chimistes, pour passer toute leur vie pendus à une lunette ou attachés à un fourneau et pour tirer ensuite des conséquences assez inutiles de leurs observations laborieuses. Je veux qu’un astronome ait découvert le premier des terres, des mers et des montagnes dans la lune ; qu’il se soit aperçu le premier des taches qui tournent sur le soleil et qu’il en ait exactement calculé les mouvements. Je veux qu’un chimiste ait enfin trouvé le secret de fixer le mercure ou de faire de cet alkaest par lequel Van Helmont se vantait de dissoudre tous les corps : en sont-ils pour cela devenus plus sages et plus heureux ? lls se sont peut-être fait quelque réputation dans le monde ; mais, s’ils y ont pris garde, cette réputation n’a fait qu’étendre leur servitude. Les hommes peuvent regarder l’astronomie, la chimie et presque toutes les autres sciences comme des divertissements d’un honnête homme, mais ils ne doivent pas se laisser surprendre par leur éclat ni les préférer à la science de l’homme. Car, quoique l’imagination attache une certaine idée de grandeur à l’astronomie, parce que cette science considère des objets 18 grands, éclatants et qui sont infiniment élevés au-dessus de tout ce qui nous environne, il ne faut pas que l’esprit révere aveuglément cette idée : il s’en doit rendre le juge et le maître, et la dépouiller de ce faste sensible qui étonne la raison. Il faut que l’esprit juge de toutes choses selon ses lumières intérieures, sans écouter le témoignage faux et confus de ses sens et de son imagination ; et s’il examine à la lumière pure de la vérité qui l’éclaire toutes les sciences humaines, on ne craint point d’assurer qu’il les méprisera presque toutes et qu’il aura plus d’estime pour celle qui nous apprend ce que nous sommes que pour toutes les autres ensemble. On aime donc mieux exhorter ceux qui ont quelque amour pour la vérité à juger du sujet de cet ouvrage selon les réponses qu’ils recevront du souverain maître de tous les hommes, après qu’ils l’auront interrogé par quelques réflexions sérieuses, que de les prévenir par de grands discours qu’ils pourraient peut-être prendre pour des lieux communs ou pour de vains ornements d’une préface. Que s’ils se persuadent que ce sujet soit digne de leur application et de leur étude, on les prie de nouveau de ne point juger des choses qu’il renferme par la manière bonne ou mauvaise dont elles sont exprimées, mais de rentrer toujours dans eux-mêmes pour y entendre les décisions qu’ils doivent suivre et selon lesquelles ils doivent juger. Étant aussi persuadés que nous le sommes que les hommes ne se peuvent enseigner les uns les autres, et que ceux qui nous écoutent n’apprennent point les vérités que nous disons à leurs oreilles, si en m me temps celui qui les a découvertes ne les manifeste aussi à leur esprit [21] , nous nous trouverons encore obligés d’avertir ceux qui voudront bien lire cet ouvrage de ne 19 point nous croire sur notre parole par inclination, ni s’opposer à ce que nous disons par aversion ; car, encore que l’on pense n’avoir rien avancé de nouveau qu’on ne l’ait appris par la méditation, on serait cependant bien fâché que les autres se contentassent de retenir et de croire nos sentiments sans les savoir, ou qu’ils tombassent dans quelque erreur, ou faute de les entendre, ou parce que nous nous serions trompés. L’orgueil de certains savants, qui veulent qu’on les croie sur leur parole, nous paraît insupportable. Ils trouvent à redire qu’on interroge Dieu après qu’ils ont parlé, parce qu’ils ne l’interrogent point eux-mêmes. Ils s’irritent dès que l’on s’oppose à leurs sentiments, et ils veulent absolument que l’on préfère les ténèbres de leur imagination à la lumière pure de la vérité qui eclaire l’esprit. Nous sommes, grâce à Dieu, bien éloignés de cette manière d’agir, quoique souvent on nous l’attribue. Nous ne regardons les auteurs qui nous ont précédés que comme des moniteurs. Nous serions bien injustes et bien vains de vouloir qu’on nous écoutât comme des docteurs et comme des maîtres. Nous demandons bien que l’on croie les faits et les expériences que nous rapportons, parce que ces choses ne s’apprennent point par l’application de l’esprit à la raison souveraine et universelle ; mais, pour toutes les vérités qui se découvrent dans les véritables idées des choses, que la vérité éternelle nous représente dans le plus secret de notre raison, nous avertissons expressément que l’on ne s’arrète point à ce que nous en pensons ; car nous ne croyons pas que ce soit un petit crime que de se comparer à Dieu, en dominant ainsi sur les esprits [22] . La principale raison pour laquelle on souhaite extrêmement 20 que ceux qui liront cet ouvrage s’y appliquent de toutes leurs forces, c’est que l’on désire d’être repris des fautes qu’on pourrait y avoir commises ; car on ne s’imagine pas être infaillible. On a une si étroite liaison avec son corps, et on en dépend si fort, que l’on appréhende, avec raison, de n’avoir pas toujours bien discerné le bruit confus dont il remplit l’imagination d’avec la voix pure de la vérité qui parle à l’esprit. S’il n’y avait que Dieu qui parlât, et que l’on ne jugeât que selon ce qu’on entendrait, on pourrait peut-être user de ces paroles de Jésus-Christ : Je juge selon ce que j’entends, et mon jugement est juste et véritable [23] . Mais on a un corps qui parle plus haut que Dieu même, et ce corps ne dit jamais la vérité. On a de l’amour-propre, qui corrompt les paroles de celui qui dit toujours la vérité. Et on a de l’orgueil, qui inspire l’audace de juger sans attendre les réponses de la vérité, selon lesquelles seules on doit juger ; car la principale cause de nos erreurs, c’est que nos jugements s’étendent à plus de choses que la vue claire de notre esprit. Je prie donc ceux à qui Dieu fera connaître mes égarements de me redresser, afin que cet ouvrage, que je ne donne que comme un essai dont le sujet est très-digne de l’application des hommes, puisse peu à peu se perfectionner. On ne l’avait entrepris d’abord que dans le dessein de s’instruire ; mais quelques personnes ayant cru qu’il serait utile de le rendre public, on s’est rendu à leurs raisons d’autant plus volontiers qu’une des principales s’accordait avec ce désir que l’on avait de s’etre utile à soi-même. Le véritable moyen, disaient-ils, de s’instruire pleinement de quelque matière, c’est de proposer aux habiles gens les sentiments qu’on en a. Cela excite notre attention et la leur. Quelquefois ils ont d’autres vues, 21 et ils découvrent d’autres que nous ; et quelque fois ils poussent certaines découvertes qu’on a négligées par paresse, on qu’on a abandonnées faute de courage et de force. C’est dans cette vue de mon utilité particulière et de celle de quelques autres, que je me hasarde à être auteur. Mais, afin que mes espérances ne soient point vaines, je donne cet avis : qu’on ne doit pas se rebuter d’abord, si l’on trouve des choses qui choquent les opinions ordinaires que l’on a crues toute sa vie, et que l’on voit approuvées généralement de tous les hommes et dans tous les siècles. Ce sont les erreurs les plus générales que je tâche principalement de détruire. Si les hommes étaient fort éclairés, l’approbation universelle serait une raison : mais c’est tout le contraire. Que l’on soit donc averti, une fois pour toutes, qu’il n’y a que la raison qui doive présider au jugement de toutes les opinions humaines qui n’ont point de rapport à la foi, de laquelle seule Dieu nous instruit d’une manière toute différente de celle dont il nous découvre les choses naturelles. Que l’on rentre dans soi-même, et que l’on s’approche de la lumière qui y luit incessamment, afin que notre raison soit plus éclairée [24] . Que l’on évite avec soin toutes les sensations trop vives et toutes les émotions de l’âme qui remplissent la capacité de notre faible intelligence ; car le plus petit bruit, le moindre éclat de lumière, dissipe quelquefois la vue de l’esprit. Il est bon d’éviter toutes ces choses, quoiqu’il ne soit pas absolument nécessaire ; et, si en faisant tous ses efforts on ne peut résister aux impressions continuelles que notre corps et les préjugés de notre enfance font sur notre imagination, il est nécessaire de recourir à la prière pour recevoir ce que l’on ne peut avoir par ses propres forces, sans cesser toutefois de résister à ses sens ; car ce doit être l’occupation continuelle de ceux qui, à l’exemple de saint 22 Augustin, ont beaucoup d’amour pour la vérité Nullo modo resistitur corporis sensibus: QUÆ NOBIS SACRATISSIMA DISCIPLINA EST, si per eos inflictis plagis vulneribusque blandimur. Ad. Nebidium Ep. 7.

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