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    <title>Cognition on Superphysics</title>
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    <description>Recent content in Cognition on Superphysics</description>
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      <title></title>
      <link>https://www.superphysics.org/research/malebranche/search/book-3/chapter-01/</link>
      <pubDate>Mon, 01 Jan 0001 00:00:00 +0000</pubDate>
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      <description>&lt;p&gt;LIVRE TROISIÈME.&#xA;DE L&amp;rsquo;ENTENDEMENT, OU DE L&amp;rsquo;ESPRIT PUR.&#xA;PREMIÈRE PARTIE.&lt;/p&gt;&#xA;&lt;p&gt;CHAPITRE PREMIER.&lt;/p&gt;&#xA;&lt;p&gt;I. La pensée seule est essentielle à l’esprit. Sentir et imaginer ne sont que des&#xA;modifications. — II. Nous ne connaissons pas toutes les modifications dont notre&#xA;âme est capable. — III. Elles sont différentes de notre connaissance et de notre&#xA;amour, et même elles n’en sont pas toujours des suites.&lt;/p&gt;</description>
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      <title></title>
      <link>https://www.superphysics.org/research/malebranche/search/book-3/chapter-02/</link>
      <pubDate>Mon, 01 Jan 0001 00:00:00 +0000</pubDate>
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      <description>&lt;p&gt;CHAPITRE II.&lt;/p&gt;&#xA;&lt;p&gt;I. L’esprit étant borné ne peut comprendre ce qui tient de l’infini. — II. Sa limitation est&#xA;l’origine de beaucoup d’erreurs. — III. Et principalement des hérésies. — IV. Il&#xA;faut soumettre l’esprit à la foi.&#xA;I. Ce qu’on trouve donc d’abord dans la pensée de l’homme,&#xA;C&amp;rsquo;est qu’elle est très-limitée ; d’où l’on peut tirer deux&#xA;conséquences très-importantes : la première, que l’âme ne peut&#xA;connaître parfaitement l’infini ; la seconde, qu’elle ne peut pas&#xA;même connaître distinctement plusieurs choses à la fois. Car de&#xA;même qu’un morceau de cire n’est pas capable d’avoir en même&#xA;temps une infinité de figures différentes, ainsi l’âme n’est pas&#xA;capable d’avoir en même temps la connaissance d’une infinité&#xA;d’objets : et de même aussi qu’un morceau de cire ne peut être&#xA;carré et rond dans le même sens, mais seulement moitié carré et&#xA;moitié rond, et que d’autant plus qu’il aura de figures différentes&#xA;elles en seront d’autant moins parfaites et moins distinctes ; ainsi&#xA;l’âme ne peut apercevoir plusieurs choses à la fois, et ses&#xA;pensées sont d’autant plus confuses qu’elles sont en plus grand&#xA;nombre.&#xA;Enfin, de même qu’un morceau de cire qui aurait mille côtés,&#xA;361&#xA;et dans chaque côté une figure différente, ne serait ni carré, ni&#xA;rond, ni ovale, et qu’on ne pourrait dire de quelle figure il serait ;&#xA;ainsi il arrive quelquefois qu’on a un si grand nombre de pensées&#xA;différentes qu’on s’imagine que l’on ne pense à rien. Cela parait&#xA;dans ceux qui s’évanouissent. Les esprits animaux, tournoyant&#xA;irrégulièrement dans leur cerveau, réveillent un si grand nombre&#xA;de traces qu’ils n’en ouvrent pas une assez fort pour exciter dans&#xA;l’esprit une sensation particulière ou une idée distincte ; de sorte&#xA;que ces personnes sentent un si grand nombre de choses à la fois&#xA;qu’ils ne sentent rien de distinct, ce qui fait qu’ils s’imaginent&#xA;n’avoir rien senti.&#xA;Ce n’est pas qu’un ne s&amp;rsquo;évanouisse quelquefois faute d’esprits&#xA;animaux ; mais alors l’âme n’ayant que des pensées de pure&#xA;intellection qui ne laissent point de traces dans le cerveau, on ne&#xA;s’en souvient point après que l’on est revenu à soi, et c’est ce qui&#xA;fait croire qu’on n’a pensé à rien. J’ai dit ceci en passant pour&#xA;montrer qu’on à tort de croire que l’àme ne pense pas toujours à&#xA;cause qu’on s’imagine quelquefois qu’on ne pense à rien.&#xA;II. Toutes les personnes qui font un peu réflexion sur leurs&#xA;propres pensées ont assez d’expérience que l’esprit ne peut pas&#xA;s’appliquer à plusieurs choses à la fois, et à plus forte raison&#xA;qu’il ne peut pas pénétrer l’infini. Cependant je ne sais par quel&#xA;caprice des personnes qui n’ignorent pas ceci s’occupent&#xA;davantage à méditer sur des objets infinis et sur des questions qui&#xA;demandent une capacité infinie que sur d’autres qui sont à la&#xA;portée de leur esprit ; et pourquoi encore il s’en trouve un si&#xA;grand nombre d’autres qui, voulant tout savoir, s’appliquent à tant&#xA;de sciences en même temps qu’ils ne font que se confondre&#xA;l’esprit et le rendre incapable de quelque science véritable.&#xA;362&#xA;Combien y a-t-il de gens qui veulent comprendre la divisibilité&#xA;de la matière à l’infini, et comment il se peut faire qu’un petit&#xA;grain de sable contienne autant de parties que toute la terre,&#xA;quoique plus petites à proportion ! Combien forme-t-on de&#xA;questions qui ne se résoudront jamais sur ce sujet et sur beaucoup&#xA;d’autres qui renferment quelque chose d’infini, desquelles on&#xA;veut trouver la solution dans son esprit ! On s’y applique, on s’y&#xA;échauffe. mais enfin tout ce que l’on y gagne c’est que l’on&#xA;s’entête de quelque extravagance et de quelque erreur.&#xA;N’est-ce pas une chose plaisante de voir des gens qui nient la&#xA;divisibilité de la matière à l&amp;rsquo;ínfini pour cela seul qu’ils ne la&#xA;peuvent comprendre, quoiqu’ils comprennent fort bien les&#xA;démonstrations qui la prouvent, et cela dans le même temps&#xA;qu’ils confessent de bouche que l’esprit de l’homme ne peut&#xA;connaître l’infini ? Car les preuves qui montrent que la matière&#xA;est divisible à l’infini sont démonstratives s’il en fut jamais, ils&#xA;en conviennent quand ils les considèrent avec attention ;&#xA;néanmoins, si on leur fait des objections qu’ils ne puissent&#xA;résoudre, leur esprit se détournant de l’évidence qu’ils viennent&#xA;d’apercevoir, ils commencent d’en douter. Ils s’occupent&#xA;fortement de l&amp;rsquo;objection qu’ils ne peuvent résoudre, ils inventent&#xA;quelque distinction frivole contre les démonstrations de la&#xA;divisibilité à l’infini, et ils conclu eut enfin qu’ils s’y étaient&#xA;trompés et que tout le monde s’y trompe. Ils embrassent ensuite&#xA;l’opinion contraire ; ils la défendent par des points enflés et par&#xA;d’autres extravagances que l’imagination ne manque jamais de&#xA;fournir. Or ils ne tombent dans ces égarements que parce qu’ils&#xA;ne sont pas intérieurement convaincus que l’esprit de l’homme&#xA;est fini, et que pour être persuadé de la divisibilité de la matière&#xA;à l’infini il n’est pas nécessaire qu’il la comprenne, parce que&#xA;363&#xA;toutes les objections qu’on ne peut résoudre qu’en la comprenant&#xA;sont des objections qu’il est impossible de résoudre.&#xA;Si les hommes ne s’arrêtaient-qu’à de pareilles questions, on&#xA;n’aurait pas sujet de s’en mettre beaucoup en peine ; parce que&#xA;s’il y en a quelques-uns qui se préoccupent de quelques erreurs,&#xA;ce sont des erreurs de peu de conséquence. Pour les autres, ils&#xA;n’ont pas tout à fait perdu leur temps en pensant à des choses&#xA;qu’ils n’ont pu comprendre ; car ils se sont au moins convaincus&#xA;de la faiblesse de leur esprit. Il est bon, ditun auteur fort&#xA;judicieux&#xA;[4]&#xA;, de fatiguer l’esprit à ces sortes de subtilités, afin de&#xA;dompter sa présomption et lui ôter la hardiesse d’opposer jamais&#xA;ses faibles lumières aux vérités que l’Église lui propose sous&#xA;prétexte qu’il ne les peut pas comprendre. Car puisque toute la&#xA;vigueur de l’esprit des hommes est contrainte de succomber au&#xA;plus petit atome de la matière et d’avouer qu’il voit clairement&#xA;qu’il est infiniment divisible sans pouvoir comprendre comment&#xA;cela se peut faire ; n’est-ce pas pêcher visiblement contre la&#xA;raison que de refuser de croire les effets merveilleux de la toutepuissance de Dieu, qui est d’elle même incompréhensible, par&#xA;cette raison que notre esprit ne les peut comprendre ?&#xA;III. L’effet donc le plus dangereux que produit l’ignorance ou&#xA;plutôt l’ínadvertance où l’on est de la l’imitation et de la&#xA;faiblesse de l’esprit de l’homme, et par conséquent de son&#xA;incapacité pour comprendre tout ce qui tient quelque chose de&#xA;l’infini, c’est l’hérésie. Il se trouve, ce me semble, en ce temps-ci&#xA;plus qu’en aucun autre, un fort grand nombre de gens qui se font&#xA;une théologie particulière qui n’est fondée que sur leur propre&#xA;esprit et sur la faiblesse naturelle de la raison, parce que dans les&#xA;sujets mêmes qui ne sont point soumis à la raison ils ne veulent&#xA;364&#xA;croire que ce qu’ils comprennent.&#xA;Les sociniens ne peuvent comprendre les mystères de la&#xA;Trinité ni de l’incarnation : cela leur suffit pour ne les pas croire&#xA;et même pour dire, d’un air fier et libertin, de ceux qui les croient&#xA;que ce sont des gens nés pour l’esclavage. Un calviniste ne peut&#xA;concevoir comment il se peut faire que le corps de Jésus-Christ&#xA;soit réellement présent au sacrement de l’autel dans le même&#xA;temps qu’il est dans le ciel, et de là il croit avoir raison de&#xA;conclure que cela ne se peut faire, comme s’il comprenait&#xA;parfaitement jusqu’où peut aller la puissance de Dieu.&#xA;Un homme qui est même convaincu qu’il est libre, s’il&#xA;s’échauffe fort la tête pour tâcher d’accorder la science de Dieu&#xA;et ses décrets avec la liberté, il sera peut-être capable de tomber&#xA;dans l’erreur de ceux qui ne croient point que les hommes soient&#xA;libres. Car d’un côté ne pouvant concevoir que la providence de&#xA;Dieu puisse subsister avec la liberté de l’homme, et de l’autre le&#xA;respect qu’il aura pour la religion l’empêchant de nier la&#xA;Providence, il se croira contraint d’ôter la liberté aux hommes ;&#xA;ne faisant pas assez de réflexion sur la faiblesse de son esprit, il&#xA;s’imaginera pouvoir pénétrer les moyens que Dieu a pour&#xA;accorder ses décrets avec notre liberté.&#xA;Mais les hérétiques ne sont pas les seuls qui manquent&#xA;d’attention pour considérer la faiblesse de leur esprit et qui lui&#xA;donnent trop de liberté pour juger des choses qui ne lui sont pas&#xA;soumises ; presque tous les hommes ont ce défaut, et&#xA;principalement quelques théologiens des derniers siècles. Car on&#xA;pourrait peut-être dire que quelques-uns d’eux emploient si&#xA;souvent des raisonnements humains pour prouver ou pour&#xA;expliquer des mystères qui sont au-dessus de la raison,&#xA;365&#xA;quoiqu’ils le fassent avec bonne intention et pour défendre la&#xA;religion contre les hérétiques, qu’ils donnent souvent occasion à&#xA;ces mêmes hérétiques de demeurer obstinément attachés à leurs&#xA;erreurs et de traiter les mystères de la loi comme des opinions&#xA;humaines.&#xA;IV. L’agitation de l’esprit et les subtilités de l’école ne sont pas&#xA;propres à faire connaître aux hommes leur faiblesse, et ne leur&#xA;donnent pas toujours cet esprit de soumission, si nécessaire pour&#xA;se rendre avec humilité aux décisions de l’Église ; Tous ces&#xA;raisonnements subtils et humains peuvent au contraire exciter en&#xA;eux leur orgueil secret ; ils peuvent les porter à faire usage de&#xA;leur esprit mal à propos et à se former ainsi une religion&#xA;conforme à sa capacité. Aussi ne voit-on pas que les hérétiques&#xA;se rendent aux arguments philosophiques, et que la lecture des&#xA;livres purement scolastiques leur fasse reconnaître et condamner&#xA;leurs erreurs. Mais on voit au contraire tous les jours qu’ils&#xA;prennent occasion de la faiblesse des raisonnements de quelques&#xA;scolastiques pour tourner en raillerie les mystères les plus sacrés&#xA;de notre religion, qui dans la vérité ne sont point établis sur&#xA;toutes ces raisons et explications humaines, mais seulement sur&#xA;l’autorité de la parole de Dieu écrite ou non écrite, c’est-à-dire&#xA;transmise jusqu’à nous par la voie de la tradition.&#xA;En effet la raison humaine ne nous fait point comprendre qu’il&#xA;y ait un Dieu en trois personnes, que le corps de Jésus-Christ soit&#xA;réellement dans l’eucharistie, et comment il se peut faire que&#xA;l’homme soit libre, quoique Dieu sache de toute éternité tout ce&#xA;que l’homme fera. Les raisons qu’on apporte pour prouver et&#xA;pour expliquer ces choses sont des raisons qui ne prouvent&#xA;d’ordinaire qu’à ceux qui les veulent admettre sans les examiner,&#xA;366&#xA;mais qui semblent souvent extravagantes à ceux qui les veulent&#xA;combattre. et qui ne tombent pas d’accord du fond de ces&#xA;mystères. On peut dire au contraire que les objections que l’on&#xA;forme contre les principaux articles de notre foi et&#xA;principalement contre le mystère de la Trinité sont si fortes qu’il&#xA;n’est pas possible d’en donner des solutions claires, évidentes, et&#xA;qui ne choquent en rien notre faible raison, parce qu’en effet ces&#xA;mystères sont incompréhensibles.&#xA;Le meilleur moyen de convertir les hérétiques n’est donc pas&#xA;de les accoutumer à faire usage de leur esprit en ne leur apportant&#xA;que des arguments incertains tirés de la philosophie, perce que&#xA;les vérités dont on veut les instruire ne sont pas soumises å la&#xA;raison. Il n’est pas même toujours à propos de se servir de ces&#xA;raisonnements dans des vérités qui peuvent être prouvées par la&#xA;raison aussi bien que par la tradition, comme l’immortalité de&#xA;l’âme, le péché originel, la nécessité de la grâce, le désordre de&#xA;la nature, et quelques autres, de peur que leur esprit, ayant une&#xA;fois goûté I’évidence des raisons dans ces questions, ne veuille&#xA;point se soumettre à celles qui ne se peuvent prouver que par la&#xA;tradition. Il faut, au contraire, les obliger à se défier de leur&#xA;esprit propre en leur faisant sentir sa faiblesse, sa l’imitation et&#xA;sa disproportion avec nos mystères ; et quand l’orgueil, de leur&#xA;esprit sera abattu, alors il sera facile, de les faire entrer dans les&#xA;sentiments de l’Èglise en leur représentant que l’iut’aillibilité est&#xA;renfermée dans l’idée de toute société divine, et en leur&#xA;expliquant la tradition de tous les siècles s’ils en sont&#xA;capables&#xA;[5]&#xA;.&#xA;Mais si les hommes détournent continuellement leur vue de&#xA;desssus la faiblesse et la l’imitation de leur esprit, une&#xA;367&#xA;présomption indiscrète leur enflera le courage, une lumière&#xA;trompeuse les éblouira, l’amour de la gloire les aveuglera. Ainsi&#xA;les hérétiques seront éternellement hérétiques ; les philosophes,&#xA;opiniâtres et entêtés, et l’on ne cessera jamais de disputer sur&#xA;toutes les choses, dont on disputera, tant qu&amp;rsquo;on en voudra&#xA;disputer.&lt;/p&gt;</description>
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      <title></title>
      <link>https://www.superphysics.org/research/malebranche/search/book-3/chapter-03/</link>
      <pubDate>Mon, 01 Jan 0001 00:00:00 +0000</pubDate>
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      <description>&lt;p&gt;CHAPITRE III.&lt;/p&gt;&#xA;&lt;p&gt;I. De la force de l’imagination de certains auteurs. — II. De Tertullien.&#xA;I. Une des plus grandes et des plus remarquables preuves de la&#xA;puissance que les imaginations ont les unes sur les autres, c’est le&#xA;pouvoir qu’ont certains auteurs de persuader sans aucune raison.&#xA;Par exemple, le tour des paroles de Tertullien, de Sénèque, de&#xA;Montaigne et de quelques autres, a tant de charmes et tant d’éclat,&#xA;qu’il éblouit l’esprit de la plupart des gens, quoique ce ne soit&#xA;qu’une faible peinture et comme l’ombre de l’imagination de ces&#xA;auteurs. Leurs paroles, toutes mortes qu’elles sont, ont plus de&#xA;vigueur que la raison de certaines gens, Elles entrent, elles&#xA;pénètrent, elles dominent dans l’âme d’une manière si&#xA;impérieuse, quelles se font obéir sans se faire entendre, et qu’on&#xA;se rend à leurs ordres sans les savoir. On veut croire, mais on ne&#xA;sait que croire ; car lorsqu’on veut savoir ce qu’on veut croire, et&#xA;qu’on s’approche pour ainsi dire de ces fantômes pour les&#xA;reconnaître, ils s’en vont souvent en fumée avec tout leur&#xA;appareil et tout leur éclat.&lt;/p&gt;</description>
    </item>
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      <title></title>
      <link>https://www.superphysics.org/research/malebranche/search/book-3/chapter-04/</link>
      <pubDate>Mon, 01 Jan 0001 00:00:00 +0000</pubDate>
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      <description>&lt;p&gt;CHAPITRE IV.&#xA;De l’imagination de Sénèque.&lt;/p&gt;&#xA;&lt;p&gt;L’imagination de Sénèque n’est quelquefois pas míeux réglée&#xA;que celle de Tertullien. Ses mouvements impétueux l’emportent&#xA;souvent dans des pays qui lui sont inconnus, où néanmoins il&#xA;marche avec la même assurance que s’il savait où il est et où il&#xA;va. Pourvu qu’il fasse de grands pas, des pas figurés, et dans une&#xA;juste cadence, il s’imagine qu’il avance beaucoup ; mais il ressemble à ceux qui dansent, qui finissent toujours où ils ont&#xA;commencé. Il faut bien distinguer la force et la beauté des&#xA;paroles, de la force et de l’évidence des raisons. Il y a sans doute&#xA;beaucoup de force et quelque beauté dans les paroles de&#xA;Sénèque, mais il y a tros-peu de force et d’évidence dans ses&#xA;raisons. Il donne par la force de son imagination un certain tour à&#xA;ses paroles, qui touche, qui agite et qui persuade par impression ;&#xA;mais il ne leur donne pas cette netteté et cette lumière pure qui&#xA;éclaire et qui persuade par évidence. Il convainc parce qu’il&#xA;émeut et parce qu’il plaît ; mais je ne crois pas qu’il lui arrive de&#xA;persuader ceux qui le peuvent lire de sang-froid. qui prennent&#xA;garde à la surprise, et qui ont coutume de ne se rendre qu’à la&#xA;clarté et à l’évidence des raisons. En un mot, pourvu qu’il parle&#xA;et qu’il parle bien, il se met peu en peine de ce qu’il dit, comme&#xA;si on pouvait bien parler sans savoir ce qu’on dit ; et ainsi il&#xA;persuade sans que l’on sache souvent ni de quoi ni comment on&#xA;est persuadé, comme si on devait jamais se laisser persuader de&#xA;quelque chose sans la concevoir distinctement, et sans avoir&#xA;examiné les preuves qui la démontrent.&#xA;Qu’y a-t-il de plus pompeux et de plus magnifique que l’idée&#xA;qu’il nous donne de son sage, mais qu’y a-t-il au fond de plus&#xA;vain et de plus imaginaire ? Le portrait qu’il fait de Caton est&#xA;trop beau pour être naturel : ce n’est que du fard et que du plâtre&#xA;qui ne donne dans la vue que de ceux qui n’étudient et qui ne&#xA;connaissent pas la nature. Caton était un homme sujet à la misère&#xA;des hommes ; il n’était point invulnérable, c’est une idée ; ceux&#xA;qui le frappaient le blessaient. Il n’avait ni la dureté du diamant,&#xA;que le fer ne peut briser, ni la fermeté des rochers, que les flots&#xA;ne peuvent ébranler, comme Sénèque le prétend. En un mot, il&#xA;n’était point insensible ; et le même Sénèque se trouve obligé&#xA;312&#xA;d’en tomber d’accord, lorsque son imagination s’est un peu&#xA;refroidie, et qu’il fait davantage de réflexion à ce qu’il dit.&#xA;Mais quoi donc, n’accordera-t-il pas que son sage peut&#xA;devenir misérable, puisqu’il accorde qu’il n’est pas insensible à&#xA;la douleur ? Non, sans doute, la douleur ne touche pas son sage ;&#xA;la crainte de la douleur ne l’inquiète pas : son sage est au-dessus&#xA;de la fortune et de la malice des hommes ; ils ne sont pas&#xA;capables de l’inquiéter.&#xA;Il n’y a point de murailles et de tours dans les plus fortes&#xA;places que les béliers et les autres machines ne fassent trembler&#xA;et ne renversent avec le temps, mais il n’y a point de machines&#xA;assez puissantes pour ébranler l’esprit de son sage. Ne lui&#xA;comparez pas les murs de Babylone, qu’Alexandre a forcés ; ni&#xA;ceux de Carthage et de Numance, qu’un même bras a renversés ;&#xA;ni enfin le Capitole et la citadelle, qui gardent encore a présent&#xA;des marques que les ennemis s’en sont rendus les maîtres. Les&#xA;flèches que l’on tire contre le soleil ne montent pas jusqu&amp;rsquo;à lui.&#xA;Les sacrilèges que l’on commet lorsque l’on renverse les temples&#xA;et qu’on en brise les images ne nuisent pas à la divinité. Les&#xA;dieux mêmes peuvent être accablés sous les ruines de leurs&#xA;temples, mais son sage n’en sera pas accablé : ou plutôt, s’il en&#xA;est accablé, il n&amp;rsquo;est pas possible qu’il en soit blessé.&#xA;Mais ne croyez pas, dit Sénèque, que ce sage que je vous&#xA;dépeins ne se trouve nulle part. Ce n’est pas une fiction pour&#xA;élever sottement l’esprit de l’homme. Ce n’est pas une grande&#xA;idée sans réalité et sans vérité ; peut-être même que Caton passe&#xA;cette idée.&#xA;Mais il me semble, continue-t-il, que je vois que votre esprit&#xA;s&amp;rsquo;agite et s’échauffe. Vous voulez dire peut-être que c’est se&#xA;313&#xA;rendre méprisable que de promettre des choses qu’on ne peut ni&#xA;croire ni espérer, et que les stoïciens ne font que changer le nom&#xA;des choses afin de dire les mêmes vérités d’une manière plus&#xA;grande et plus magnifique. Mais vous vous trompez ; je ne&#xA;prétends pas élever le sage par ces paroles magnifiques et&#xA;spécieuses, je prétends seulement qu’il est dans un lieu&#xA;inaccessible et dans lequel on ne peut le blesser.&#xA;Voilà jusqu’où l&amp;rsquo;imagination vigoureuse de Sénèque emporte sa&#xA;faible raison. Mais se peut-il faire que des hommes qui sentent&#xA;continuellement leurs miseres et leurs faiblesses puissent tomber&#xA;dans des sentiments si liers et si vains ? Un homme raisonnable&#xA;peut-il jamais se persuader que sa douleur ne le touche et ne le&#xA;blesse pas ? et Caton, tout sage et tout fort qu’il était, pouvait-il&#xA;souffrir sans quelque inquiétude ou au moins sans quelque&#xA;distraction, je ne dis pas les injures atroces d’un peuple enragé&#xA;qui le traîne, qui le dépouille et qui le maltraite de coups, mais&#xA;les piqùres d’une simple mouche ? Qu’y a-t-il de plus faible&#xA;contre des preuves aussi fortes et aussi convaincantes que sont&#xA;celles de notre propre expérience, que cette belle raison de&#xA;Sénèque, laquelle est cependant une de ses principales preuves ?&#xA;Celui qui blesse, dit-il, doit être plus fort que celui qui est&#xA;blesse. Le vice n’est pas plus fort que la vertu, donc le sage ne&#xA;peut être blessé ; car il n’y a qu’à répondre, ou que tous les&#xA;hommes sont pécheurs, et par conséquent dignes de la misère&#xA;qu’ils souffrent, ce que la religion nous apprend, ou que, si le&#xA;vice n’est pas plus fort que la vertu, les vicieux peuvent avoir&#xA;quelquefois plus de force que les gens de bien, comme&#xA;l’expérience nous le fait connaître.&#xA;Épicure avait raison de dire que « les offenses étaient&#xA;314&#xA;supportables à un homme sage. » Mais Sénèque à tort de dire qμe&#xA;« les sages ne peuvent pas même être offensés&#xA;[25]&#xA;. » La vertu des&#xA;stoïques ne pouvait pas les rendre invulnérables, puisque la&#xA;véritable vertu n’empêche pas qu’on ne soit misérable et digne&#xA;de compassion dans le temps qu’on souffre quelque mal. Saint&#xA;Paul et les premiers chrétiens avaient plus de vertu que Caton et&#xA;les stoïciens. Ils avouaient néanmoins qu’ils étaient misérables&#xA;par les peines qu’ils enduraient. quoiqu’ils fussent heureux dans&#xA;l’espérance d’une récompense éternelle. Si tantum in hac vita&#xA;sperantes sumus, miserabiliores sumus omnibus hominibus, dit&#xA;saint Paul.&#xA;Comme il n’y a que Dieu qui nous puisse donner par sa grâce&#xA;une véritable et solide vertu, il n’y a aussi que lui qui nous puisse&#xA;faire jouir d’un bonheur solide et véritable ; mais il ne le promet&#xA;et ne le donne pas en cette vie. C’est dans l’autre qu’il faut&#xA;l’espérer de sa justice, comme la récompense des misères qu’on&#xA;a souffertes pour l’amour de lui. Nous ne sommes pas à présent&#xA;dans la possession de cette paix et de ce repos que rien ne peut&#xA;troubler. La grâce même de Jésus-Christ ne nous donne pas une&#xA;force invincible ; elle nous laisse d’ordinaire sentir notre propre&#xA;faiblesse, pour nous faire connaître qu’il n’y a rien au monde qui&#xA;ne nous puisse blesser, et pour nous faire souffrir avec une&#xA;patience humble et modeste toutes les injures que nous recevons,&#xA;et non pas avec une patience fière et orgueilleuse, semblable à la&#xA;constance du superbe Caton.&#xA;Lorsqu’on frappa Caton&#xA;[26] au visage, il ne se fâcha point, il ne&#xA;se vengea point, il ne pardonna point aussi ; mais il nia fièrement&#xA;qu’on lui eût fait quelque injure. Il voulait qu’on le crùt&#xA;infiniment au-dessus de ceux qui l’avaient frappé. Sa patience&#xA;315&#xA;n’était qu’orgueil et que fierté. Elle était choquante et injurieuse&#xA;pour ceux qui l’avaient maltraité ; et Caton marquait, par cette&#xA;patience de stoïque, qu’il regardait ses ennemis comme des bêtes&#xA;contre lesquelles il est honteux de se mettre en colère. C’est ce&#xA;mépris de ses ennemis et cette grande estime de soi-même que&#xA;Séneque appelle grandeur de courage. Majorí animo, dit-il&#xA;parlant de l’injure qu’on fit à Caton, non agnovit quam&#xA;ignovisset. Quel excès de confondre la grandeur de courage avec&#xA;l’orgueil, et de séparer la patience d’avec l’humilité pour la&#xA;joindre avec une fierté insupportable ! Mais que ces excès&#xA;flattent agréablement la vanité de l’homme qui ne veut jamais&#xA;s’abaisser ; et qu’il est dangereux principalement à des chrétiens&#xA;de s’instruire de la morale dans un auteur aussi peu judicieux que&#xA;Sénèque, mais dont l’imagination est si forte, si vive et si&#xA;impérieuse qu’elle éblouit, qu&amp;rsquo;elle étourdit et qu’elle entraîne&#xA;tous ceux qui ont peu de fermeté d’esprit et beaucoup de&#xA;sensibilité pour tout ce qui flatte la concupiscence de l’orgueil !&#xA;Que les chrétiens apprennent plutôt de leur maître que des&#xA;impies sont capables de les blesser, et que les gens de bien sont&#xA;quelquefois assujettis à ces impies par l’ordre de la Providence.&#xA;Lorsqu’un des officiers du grand-prêtre donna un soufflet à JésusChrist, ce sage des chrétiens, infiniment sage, et même aussi&#xA;puissant qu’il est sage, confesse que ce valet a été capable de le&#xA;blesser. Il ne se fâche pas, il ne se venge pas comme Caton ; mais&#xA;il pardonne comme ayant été véritablement offensé. Il pouvait se&#xA;venger et perdre ses ennemis ; mais il souffre avec une patience&#xA;humble et modeste qui n’est injurieuse à personne ni même à ce&#xA;valet qui l’avait offensé. Caton au contraire ne pouvant ou&#xA;n’osant tirer de vengeance réelle de l’offense qu’il avait reçue,&#xA;tâche d’en tirer une imaginaire et qui flatte sa vanité et son&#xA;316&#xA;orgueil. Il s&amp;rsquo;élève en esprit jusque dans les nues ; il voit de là les&#xA;hommes d’ici-bas petits comme des mouches, et il les méprise&#xA;comme des insectes incapables de l’avoir offensé et indignes de&#xA;sa colère. Cette vision est une pensée digne du sage Caton. C’est&#xA;elle qui lui donne cette grandeur d’âme et cette fermeté de&#xA;courage qui le rend semblable aux dieux. C’est elle qui le rend&#xA;invulnérable, puisque c’est elle qui le met au-dessus de toute la&#xA;force et de toute la malignité des autres hommes. Pauvre Caton !&#xA;tu t’imagines que ta vertu t’élève au-dessus de toutes choses ; ta&#xA;sagesse n’est que folie et ta grandeur qu’abomination devant&#xA;Dieu&#xA;[27]&#xA;, quoi qu’en pensent les sages du monde.&#xA;Il y a des visionnaires de plusieurs espèces : les uns&#xA;s’imaginent qu’ils sont transformés en coqs et en poules ;&#xA;d’autres croient qu’ils sont devenus rois ou empereurs ; d’autres&#xA;enfin se persuadent qu’ils sont indépendants et comme des dieux.&#xA;Mais si les hommes regardent toujours comme des fous ceux qui&#xA;assurent qu’ils sont devenus coqs ou rois, ils ne pensent pas&#xA;toujours que ceux qui disent que leur vertu les rend indépendants&#xA;et égaux à Dieu soient véritablement visionnaires. La raison en&#xA;est que, pour être estimé fou, il ne suffit pas d’avoir de folles&#xA;pensées, il faut, outre cela, que les autres hommes prennent les&#xA;pensées que l’on a pour des visions et pour des folies. Car les&#xA;fous ne passent pas pour ce qu’ils sont parmi les fous qui leur&#xA;ressemblent, mais seulement parmi les hommes raisonnables, de&#xA;même que les sages ne passent pas pour ce qu’ils sont parmi des&#xA;fous. Les hommes reconnaissent donc pour fous ceux qui&#xA;s’imaginent être devenus coqs ou rois, parce que tous les hommes&#xA;ont raison de ne pas croire qu’on puisse si facilement devenir&#xA;coq ou roi. Mais ce n’est pas d’aujourd’hui que les hommes&#xA;croient pouvoir devenir comme des dieux ; ils l’ont cru de tout&#xA;317&#xA;temps et peut-être plus qu’ils ne le croient aujourd’hui. La vanité&#xA;leur a toujours rendu cette pensée assez vraisemblable. Ils la&#xA;tiennent de leurs premiers parents ; car sans doute nos premiers&#xA;parents étaient dans ce sentiment lorsqu’ils obéirent au démon&#xA;qui les tenta par la promesse qu’il leur fit qu’ils deviendraient&#xA;semblables à Dieu : Eritis sicut dii. Les intelligences même les&#xA;plus pures et les plus éclairées ont été si fort aveuglées par leur&#xA;propre orgueil qu’ils ont cru pouvoir devenir indépendants et&#xA;qu’ils ont même formé le dessein de monter sur le trône de Dieu.&#xA;Ainsi il ne faut point s’étonner si les hommes qui n’ont ni la&#xA;pureté ni la lumière des anges s’abandonnent aux mouvements de&#xA;leur vanité qui les aveugle et qui les séduit.&#xA;Si la tentation pour la grandeur et l’indépendance est la plus&#xA;forte de toutes, c’est qu’elle nous paraît, comme à nos premiers&#xA;parents, assez conforme à notre raison aussi bien qu’à notre&#xA;inclination, à cause que nous ne sentons pas toujours toute notre&#xA;dépendance. Si le serpent eût menacé nos premiers parents en&#xA;leur disant : Si vous mangez du fruit dont Dieu vous a défendu de&#xA;manger, vous serez transformés, vous en coq et vous en poule, ou&#xA;ne craint point d’assurer qu’ils se fussent raillés d’une tentation&#xA;si grossière ; car nous nous en raillerions nous-mêmes. Mais le&#xA;démon, jugeant des autres par lui-même, savait bien que le désir&#xA;de l’indépendance était le faible par où il les fallait prendre.&#xA;La seconde raison qui fait qu’on regarde comme fous ceux qui&#xA;assurent qu’ils sont devenus coqs ou rois, et qu’on n’a pas la&#xA;même pensée de ceux qui assurent que personne ne les peut&#xA;blesser parce qu’ils sont au-dessus de la douleur ; c’est qu’il est&#xA;visible que les hypocondriaques se trompent, et qu’il ne faut&#xA;qu’ouvrir les yeux pour avoir des preuves sensibles de leur&#xA;318&#xA;égarement. Mais lorsque Caton assure que ceux qui l’ont frappé&#xA;ne l’ont point blessé, et qu’il est au-dessus de toutes les injures&#xA;qu’on lui peut faire, il l’assure, ou il peut l’assurer avec tant de&#xA;fierté et de gravité qu’on ne peut reconnaître s’il est&#xA;effectivement tel au dedans qu’il parait être au dehors. On est&#xA;même porté à croire que son âme n’est point ébranlée à cause que&#xA;son corps demeure immobile, parce que l’air extérieur de notre&#xA;corps est une marque naturelle de ce qui se passe dans la fond de&#xA;notre âme. Ainsi quand un hardi menteur ment avec beaucoup&#xA;d’assurance, il fait souvent croire les choses les plus&#xA;incroyables, parce que cette assurance avec laquelle il parle est&#xA;une preuve qui touche les sens, et qui par conséquent est trèsforte et très-persuasive pour la plupart des hommes. Il y a donc&#xA;peu de personnes qui regardent les stoïciens comme des&#xA;visionnaires on comme de hardis menteurs, parce qu’on n’a pas&#xA;de preuve sensible de ce qui se passe dans le fond de leur cœur,&#xA;et que l’air de leur visage est une preuve sensible qui impose&#xA;facilement, outre que la vanité nous porte à croire que l’esprit de&#xA;l’homme est capable de cette grandeur et de cette indépendance&#xA;dont ils se vantent.&#xA;Tout cela fait voir qu’il y a peu d’erreurs plus dangereuses et&#xA;qui se communiquent aussi facilement que celles dont les livres&#xA;de Sénèque sont remplis, parce que ces erreurs sont délicates,&#xA;proportionnées à la vanité de l’homme, et semblables à celle&#xA;dans laquelle le démon engagea nos premiers parents. Elles sont&#xA;revêtues dans ces livres d’ornements pompeux et magnifiques qui&#xA;leur ouvrent le passage dans la plupart des esprits. Elles y&#xA;entrent, elles s’en emparent, elles les étourdissent et les&#xA;aveuglent. Mais elles les aveuglent d’un aveuglement superbe,&#xA;d’un aveuglement éblouissant, d’un aveuglement accompagné de lueurs, et non pas d’un aveuglement humiliant et plein de ténèbres&#xA;qui fait sentir qu’on est aveugle et qui le fait reconnaître aux&#xA;autres. Quand on est frappé de cet aveuglement d’orgueil on se&#xA;met au nombre des beaux esprits et des esprits forts. Les autres&#xA;mêmes nous y mettent et nous admirent. Ainsi, il n’y a rien de&#xA;plus contagieux que cet aveuglement, parce que la vanité et la&#xA;sensibilité des hommes, la corruption de leurs sens et de leurs&#xA;passions les disposent à rechercher d’en être frappés et les&#xA;excitant à en frapper les autres.&#xA;Je ne crois donc pas qu’on puisse trouver d’auteur plus propre&#xA;que Sénèque pour faire connaître quelle est la contagion d’une&#xA;infinité de gens qu’on appelle beaux esprits et esprits forts, et&#xA;comment les imaginations fortes et vigoureuses dominent sur les&#xA;esprits faibles et peu éclairés, non par la force ni l’évidence des&#xA;raisons, qui sont des productions de l’esprit, mais par le tour et&#xA;la manière vive de l’expression, qui dépendent de la force de&#xA;l’imagination.&#xA;Je sais bien que cet auteur a beaucoup d’estime dans le monde,&#xA;et qu’on prendra pour une espèce de témérité de ce que j’en parle&#xA;comme d’un homme fort imaginatif et peu judicieux. Mais c’est&#xA;principalement à cause de cette estime que j’ai entrepris d’en&#xA;parler, non par une espèce d’envie ou par humeur, mais parce que&#xA;l’estime qu’on fait de lui touchera davantage les esprits et leur&#xA;fera faire attention aux erreurs que j’ai combattues. Il faut autant&#xA;qu’on peut apporter des exemples illustres des choses qu’on dit&#xA;lorsqu’elles sont de conséquence, et c’est quelquefois faire&#xA;honneur à un livre que de le critiquer. Mais enfin je ne suis pas le&#xA;seul qui trouve à redire dans les écrits de Sénèque ; car, sans&#xA;parler de quelques illustres de ce siècle, il y a près de seize cents&#xA;320&#xA;ans qu’un auteur très-judicieux a remarqué qu’il y avait peu&#xA;d’exactitude dans sa philosophie&#xA;[28]&#xA;, peu de discernement et de&#xA;justesse dans son élocution&#xA;[29]&#xA;, et que sa réputation était plutôt&#xA;l’effet d’une ferveur et d’une inclination indiscrète de jeunes gens&#xA;que d’un consentement de personnes savantes et bien sensées&#xA;[30]&#xA;.&#xA;Il est inutile de combattre par des écrits publics des erreurs&#xA;grossières, parce qu’elles ne sont point contagieuse. Il est&#xA;ridicule d’avertir les hommes que les hypocondriaques se&#xA;trompent, ils le savent assez. Mais si ceux dont ils font beaucoup&#xA;d’estime se trompent, il est toujours utile de les en avertir, de&#xA;peur qu’ils ne suivent leurs erreurs. Or il est visible que l’esprit&#xA;de Sénèque est un esprit d’orgueil et de vanité, Ainsi, puisque&#xA;l’orgueil, selon l’Écriture, est la source du péché, Inítium&#xA;peccati superbia, l’esprit de Sénèque ne peut être l’esprit de&#xA;l’Évangile, ni sa morale s’allier avec la morale de Jésus-Christ,&#xA;laquelle seule est solide et véritable.&#xA;Il est vrai que toutes les pensées de Sénèque ne sont pas&#xA;fausses ni dangereuses. Cet auteur se peut lire avec profit par&#xA;ceux qui ont l’esprit juste et qui savent le fond de la morale&#xA;chrétienne. De grands hommes s’en sont servis utilement, et je&#xA;n’ai garde de condamner ceux qui, pour s’accommoder à la&#xA;faiblesse des autres hommes qui avaient trop d’estime pour lui,&#xA;ont tiré des ouvrages de cet auteur des preuves pour défendre la&#xA;morale de Jésus-Christ, et pour combattre ainsi les ennemis de&#xA;l’Évangile par leurs propres armes.&#xA;Il y a de bonnes choses dans l’Alcoran, et l’on trouve des&#xA;prophéties véritables dans les Centuries de Nostradamus ; on se&#xA;sert de l’Alcoran pour combattre la religion des Turcs, et l’on&#xA;peut se servir des Prophéties de Nostradamus pour convaincre quelques esprits bizarres et visionnaires. Mais ce qu’il y a de&#xA;bon dans l’Alcoran ne fait pas que l’Alcoran soit un bon livre, et&#xA;quelques véritables explications des Centuries de Nostradamus&#xA;ne feront jamais passer Nostradamus pour un prophète ; et l’on ne&#xA;peut pas dire que ceux qui se servent de ces auteurs les&#xA;approuvent, ou qu’ils aient pour eux une estime véritable.&#xA;On ne doit pas prétendre combattre ce que j’ai avancé de&#xA;Sénèque en rapportant un grand nombre de passages de cet auteur&#xA;qui ne contiennent que des vérités solides et conformes à&#xA;l’Évangile ; je tombe d’accord qu’il y en a, mais il y en a aussi&#xA;dans l’Alcoran et dans les autres méchants livres. On aurait tort&#xA;de même de m’accabler de l’autorité d’une infinité de gens qui se&#xA;sont servis de Sénèque ; parce qu’on peut quelquefois se servir&#xA;d’un livre que l’on croit impertinent, pourvu que ceux à qui l’on&#xA;parle n’en portent pas le même jugement que nous.&#xA;Pour ruiner toute la sagesse des stoïques, il ne faut savoir&#xA;qu’une seule chose qui est assez prouvée par l’expérience et par&#xA;ce que l’on a déjà dit : c’est que nous tenons à notre corps, à nos&#xA;parents, à nos amis, à notre prince, à notre patrie, par des liens&#xA;que nous ne pouvons rompre, et que même nous aurions honte de&#xA;tâcher de rompre. Notre âme est unie à notre corps, et par notre&#xA;corps à toutes les choses visibles par une main si puissante qu’il&#xA;est impossible par nous-mêmes de nous en détacher. Il est&#xA;impossible qu’on pique notre corps sans que l’on nous pique et&#xA;que l’on nous blesse nous-mêmes, parce que dans l’état où nous&#xA;sommes cette correspondance de nous avec le corps qui est à&#xA;nous est absolument nécessaire. De même, il est impossible&#xA;qu’on nous dise des injures et qu’on nous méprise sans que nous&#xA;en sentions du chagrin ; parce que Dieu nous ayant faits pour être&#xA;322&#xA;en société avec les autres hommes, il nous a donné une&#xA;inclination pour tout ce qui est capable de nous lier avec eux,&#xA;laquelle nous ne pouvons vaincre par nous-mêmes. Il est&#xA;chimérique de dire que la douleur ne nous blesse pas, et que les&#xA;paroles de mépris ne sont pas capables de nous offenser, parce&#xA;qu’on est au-dessus de tout cela. On n’est jamais au-dessus de la&#xA;nature, si ce n’est par la grâce : et jamais stoïque ne méprisa la&#xA;gloire et l’estime des hommes par les seules forces de son esprit.&#xA;Les hommes peuvent bien vaincre leurs passions par des&#xA;passions contraires, ils peuvent vaincre la peur ou la douleur par&#xA;vanité ; je veux dire seulement qu’ils peuvent ne pas fuir on ne&#xA;pas se plaindre lorsque se sentant en vue à bien du monde, le&#xA;désir de la gloire les soutient et arrête dans leur corps les&#xA;mouvements qui les portent à la fuite. Ils peuvent vaincre de cette&#xA;sorte ; mais ce n’est pas là vaincre, ce n’est pas là se délivrer de&#xA;la servitude ; c’est peut-être changer de maître pour quelque&#xA;temps, ou plutôt c’est étendre son esclavage ; c’est devenir sage,&#xA;heureux et libre seulement en apparence, et souffrir en effet une&#xA;dure et cruelle servitude. On peut résister à l’union naturelle que&#xA;l’on a avec son corps par l’union que l’on a avec les hommes,&#xA;parce qu’on peut résister à la nature par les forces de la nature ;&#xA;on peut résister à Dieu par les forces que Dieu nous donne. Mais&#xA;on ne peut résister par les forces de son esprit ; on ne peut&#xA;entièrement vaincre la nature que par la grâce, parce qu’ou ne&#xA;peut, s’il est permis de parler ainsi, vaincre Dieu que par un&#xA;secours particulier de Dieu.&#xA;Ainsi cette division magnifique de toutes les choses qui ne&#xA;dépendent point de nous, et desquelles nous ne devons point&#xA;dépendre, est une division qui semble conforme à la raison, mais&#xA;323&#xA;qui n*est point conforme à l’état déréglé auquel le péché nous a&#xA;réduits. Nous sommes unis à toutes les créatures par l’ordre de&#xA;Dieu, et nous en dépendons absolument par le désordre du péché.&#xA;De sorte que ne pouvant être heureux lorsque nous sommes dans&#xA;la douleur et dans l’inquiétude, nous ne devons point espérer&#xA;d’être heureux en cette vie, en nous imaginant que nous ne&#xA;dépendons point de toutes les choses desquelles nous sommes&#xA;naturellement esclaves. Nous ne pouvons être heureux que par&#xA;une foi vive et par une forte espérance qui nous fasse jouir par&#xA;avance des biens futurs ; et nous ne pouvons vivre selon les&#xA;règles de la vertu, et vaincre la nature si nous ne sommes&#xA;soutenus par la grâce que Jésus-Christ nous a méritée.&lt;/p&gt;</description>
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      <link>https://www.superphysics.org/research/malebranche/search/book-3/chapter-05/</link>
      <pubDate>Mon, 01 Jan 0001 00:00:00 +0000</pubDate>
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      <description>&lt;p&gt;CHAPITRE III.&#xA;I. Les philosophes se dissipeut l’esprit en s’appliquant à des sujets qui renferment trop&#xA;de rapports et qui dépendent de trop de choses. sans garder aucun ordre dans&#xA;leurs études. — II. Exemple tiré d’Aristote. — III. Que les géomètres au&#xA;contraire se conduisent bien dans la recherche de la vérité, principalement ceux&#xA;qui se servent de l&amp;rsquo;algèbre et de l&amp;rsquo;analyse. — IV. Que leur méthode augmente la&#xA;force de l&amp;rsquo;esprit, et que la logique d’Aristote la diminue. — V. Autre défaut des&#xA;personnes d&amp;rsquo;étude.&#xA;I. Les hommes ne tombent pas seulement dans un fort grand&#xA;nombre d’erreurs parce qu’ils s&amp;rsquo;occupent à des questions qui&#xA;tiennent de l’infini, leur esprit n’étant pas infini ; mais aussi&#xA;parce qu’ils s’appliquent à celles qui ont beaucoup d’étendue,&#xA;leur esprit en ayant fort peu.&#xA;Nous avons déjà dit que de même qu&amp;rsquo;un morceau de cire n’est&#xA;pas capable de recevoir en même temps plusieurs figures&#xA;parfaites et bien distinctes, ainsi l’esprit n’était pas capable de&#xA;recevoir plusieurs idées distinctes, c&amp;rsquo;est-à-dire d’apercevoir&#xA;plusieurs choses bien distinctement dans le même temps. De la il&#xA;est facile de conclure qu’il ne faut pas s’appliquer d’abord à la&#xA;recherche des vérités cachées, dont la connaissance dépend de&#xA;trop de choses, et dont il y en a quelques-unes qui ne nous sont&#xA;368&#xA;pas connues ou qui ne nous sont pas assez familières ; car il faut&#xA;étudier avec ordre, et se servir de ce qu’on sait distinctement&#xA;pour apprendre ce qu’on ne sait pas ou ce qu’on ne sait que&#xA;confusément. Cependant, la plupart de ceux qui se mettent à&#xA;l’étude n’y font point tant de façon ; ils ne font point essai de&#xA;leurs forces ; ils ne consultent point avec eux-mêmes jusqu’où&#xA;peut aller la portée de leur esprit. C’est une secrète vanité et un&#xA;désir déréglé de savoir et non pas la raison qui règle leurs&#xA;études. Ils entreprennent sans la consulter de pénétrer les vérités&#xA;les plus cachées et les plus impénétrables, et de résoudre des&#xA;questions qui dépendent d’un si grand nombre de rapports que&#xA;l’esprit le plus vif et le plus pénétrant ne pourrait en découvrir la&#xA;vérité avec une entière certitude qu’après plusieurs siècles et un&#xA;nombre presque infini d’expériences.&#xA;Il y a dans la médecine et dans la morale un très-grand nombre&#xA;de questions de cette nature. Toutes les sciences qui regardent le&#xA;détail des corps et de leurs qualités particulières, comme des&#xA;animaux, des plantes, des métaux et de leurs qualités propres,&#xA;sont de ces sciences qui ne peuvent jamais être assez évidentes ni&#xA;assez certaines, principalement si on ne les cultive d’une autre&#xA;manière qu’on a fait et si on ne commence par les sciences les&#xA;plus simples et les moins composées dont elles dépendent. Mais&#xA;les personnes d’ètude ne veulent pas se donner la peine de&#xA;philosopher par ordre ; ils ne conviennent point de la certitude&#xA;des principes de physique ; ils ne connaissent point la nature des&#xA;corps en général ni de leurs qualités ; ils en tombent d’accord&#xA;eux-mêmes. Cependant ils s’imaginent pouvoir rendre raison&#xA;pourquoi, par exemple, les cheveux des vieillards blanchissent et&#xA;que leurs dents deviennent noires, et de semblables questions qui&#xA;dépendent de tant de causes qu’il n’est pas possible d’en donner&#xA;369&#xA;jamais de raison assurée ; car il est nécessaire pour cela de&#xA;savoir au vrai en quoi consiste la blancheur des cheveux en&#xA;particulier, les humeurs dont ils sont nourris, les filtres qui sont&#xA;dans le corps pour laisser passer ces humeurs, la conformation&#xA;de la racine des cheveux ou de la peau où elles passent et la&#xA;différence de toutes ces choses dans un jeune homme et dans un&#xA;vieillard, ce qui est absolument impossible ou du moins trèsdifficile à connaître.&#xA;II. Aristote, par exemple, a prétendu ne pas ignorer la cause de&#xA;cette blancheur qui arrive aux cheveux des vieillards ; il en a&#xA;donné plusieurs raisons en différents endroits de ses livres. Mais&#xA;parce que c’est le génie de la nature, il n’en est pas demeuré là ;&#xA;il a pénétré bien plus avant. Il a encore découvert que la cause&#xA;qui rendait blancs les cheveux des vieillards était celle-là même&#xA;qui faisait que quelques personnes et quelques chevaux ont un œil&#xA;bleu et l’autre d’une autre couleur. Voici ses paroles :&#xA;Eteroglaukoi de malista ginontai kai oi anthrôpoi kai oi ippoi&#xA;dia tèn autèn aitian, èvper o men anthrôpos pelioutai monon&#xA;[6]&#xA;..&#xA;Cela est assez surprenant, mais il n’y a rien de caché à ce grand&#xA;homme. et il rend raison d’un si grand nombre de choses dans&#xA;presque tous ses ouvrages de physique que les plus éclairés de&#xA;ces temps-ci croient impénétrables, que c’est avec raison qu’on&#xA;dit de lui qu’il nous a été donné de Dieu afin que nous&#xA;n’ignorassions rien de ce qui peut être connu. Aristotelis&#xA;doctrine est SUMMA VERITAS, quoniam ejus intellectus fuit finis&#xA;humani intellectus. Quare bene dícitur de illo quod ípse fuit&#xA;creatus et datus nobis divina provídentia, ut non ignoremus&#xA;possibilia sciri. Averroès devait même dire que la divine&#xA;providence nous avait donné Aristote pour nous apprendre ce&#xA;qu’il n’est pas possible de savoir. Car il est vrai que ce&#xA;370&#xA;philosophe ne nous apprend pas seulement les choses que l’on&#xA;peut savoir ; mais, puisqu’il le faut croire sur sa parole, sa&#xA;doctrine étant la souveraine vérité, SUMMA VERITAS, il nous&#xA;apprend même les choses qu’il est impossible de savoir.&#xA;Certainement il faut avoir bien de la foi pour croire ainsi&#xA;Aristote lorsqu’il ne nous donne que des raisons de logique et&#xA;qu’il n’explique les effets de la nature que par les notions&#xA;confuses des sens ; principalement lorsqu’il décide hardiment sur&#xA;des questions qu’on ne voit pas qu’il soit possible aux hommes&#xA;de pouvoir jamais résoudre. Aussi Aristote prend-il un soin&#xA;particulier d’avertir qu’il faut le croire sur sa parole ; car c’est&#xA;un axiome incontestable àcet auteur qu’il faut que le disciple&#xA;croie, dei pisteuein ton manthanonta.&#xA;ll est vrai que les disciples sont obligés quelquefois de croire&#xA;leur maître, mais leur foi ne doit s’étendre qu’aux expériences et&#xA;aux faits ; car s’ils veulent devenir véritablement philosophes, ils&#xA;doivent examiner les raisons de leurs maîtres et ne les recevoir&#xA;qu’après q’u’ils en ont reconnu l’évidence par leur propre&#xA;lumière. Mais, pour être philosophe péripatéticien, il est&#xA;seulement nécessaire de croire et de retenir, et il faut apporter la&#xA;même disposition d’esprit à la lecture de cette philosophie qu’à&#xA;la lecture de quelque histoire ; car si on prend la liberté de faire&#xA;usage de son esprit et de sa raison, il ne faut pas espérer de&#xA;devenir grand philosophe ; dei gao pisteuein ton manthanonta.&#xA;Mais la raison pour laquelle Aristote et un très-grand nombre&#xA;d’autres philosophes ont prétendu savoir ce qui ne se peut jamais&#xA;savoir, c’est qu’ils n’ont pas bien connu la différence qu’il y a&#xA;entre savoir et savoir, entre avoir une connaissance certaine et&#xA;évidente et n’en avoir qu’une vraisemblable ; et la raison&#xA;371&#xA;pourquoi ils n’ont pas bien fait ce discernement, c’est que les&#xA;sujets auxquels ils se sont appliqués ayant toujours en plus&#xA;d’étendue que leur esprit, ils n’en ont ordinairement vu que&#xA;quelques parties sans pouvoir les embrasser toutes ensemble, ce&#xA;qui suffit bien pour découvrir plusieurs vraisemblances, mais non&#xA;pas pour découvrir la vérité avec évidence. Outre que ne&#xA;cherchant la science que par vanité, et les vraisemblances étant&#xA;plus propres pour gagner l’estime des hommes que la vérité&#xA;même, à cause qu’elles sont plus proportionnées à la portée&#xA;ordinaire des esprits, ils ont négligé de chercher les moyens&#xA;nécessaires pour augmenter la capacité de l’esprit et lui donner&#xA;plus d’étendue qu’il n’en a, de sorte qu’ils n’ont pu pénétrer le&#xA;fond des vérités un peu cachées.&#xA;III-IV. Les seuls géomètres ont bien reconnu le peu d’étendue&#xA;de l’esprit ; du moins se sont-ils conduits dans leurs études d’une&#xA;manière qui marque qu’ils la connaissent parfaitement, surtout&#xA;ceux qui se sont servis de l’algèbre et de l’analyse que Viète et&#xA;Descartes ont renouvelée et perfectionnée en ce siècle. Cela&#xA;parait en ce que ces personnes ne se sont point avisées de&#xA;résoudre des difficultés fort composées qu’après avoir connu&#xA;très-clairement les plus simples dont elles dépendent : ils ne se&#xA;sont appliqués à la considération des lignes courbes comme des&#xA;sections coniques qu’après qu’ils ont bien possédé la géométrie&#xA;ordinaire. Mais ce qui est de particulier aux analystes, c’est que,&#xA;voyant que leur esprit ne pouvait pas être en même temps&#xA;appliqué à plusieurs figures, et qu’il ne pouvait pas même&#xA;imaginer des solides qui eussent plus de trois dimensions,&#xA;quoiqu’il soit souvent nécessaire d’en concevoir qui en aient&#xA;davantage, ils se sont servis des lettres ordinaires qui nous sont&#xA;fort familières afin d’exprimer et d’abréger leurs idées. Ainsi&#xA;372&#xA;l’esprit n’étant point embarrassé ni occupé dans la représentation&#xA;qu’il serait obligé de se faire de plusieurs figures et d’un nombre&#xA;infini de lignes, il peut apercevoir tout d’une vue ce qu’il ne lui&#xA;serait pas possible de voir autrement, parce que l’esprit peut&#xA;pénétrer bien plus avant et s’étendre à beaucoup plus de choses&#xA;lorsque sa capacité est bien ménagée.&#xA;De sorte que toute l’adresse qu’il y a pour le rendre plus&#xA;pénétrant et plus étendu consiste, comme nous l’expliquerons&#xA;ailleurs&#xA;[7]&#xA;, à bien ménager ses forces et sa capacité, ne&#xA;l’employant pas mal à propos à des choses qui ne lui sont point&#xA;nécessaires pour découvrir la vérité qu’il cherche, et c’est ce&#xA;qu’il faut bien remarquer. Car cela seul fait bien voir que les&#xA;logiques ordinaires sont plus propres pour diminuer la capacité&#xA;de l’esprit que pour l’augmenter ; parce qu’il est visible que si&#xA;on veut se servir, dans la recherche de quelque vérité, des règles&#xA;qu’elles nous donnent, la capacité de l’esprit en sera partagée, de&#xA;sorte qu’il en aura moins pour être attentif et pour comprendre&#xA;toute l’étendue du sujet qu’il examine.&#xA;Il parait donc assez, par ce que l’on vient de dire, que la&#xA;plupart des hommes n’ont guère fait de réflexion sur la nature de&#xA;l’esprit quand ils ont voulu l’employer à la recherche de la&#xA;vérité ; qu’ils n’ont jamais été bien convaincus de son peu&#xA;d’étendue et de la nécessité qu’il y a de la bien ménager et même&#xA;de l’augmenter, et que cela est une des causes les plus&#xA;considérables de leurs erreurs et de ce qu’ils ont si mal réussi&#xA;dans leurs études.&#xA;Ce n’est pas pourtant qu’on prétende qu’il y ait eu quelques&#xA;personnes qui n’aient pas su que leur esprit fût borné et qu’il eût&#xA;peu de capacité et d’étendue. Tout le monde l’a su sans doute et&#xA;373&#xA;tout le monde l’avoue, mais la plupart ne le savent que&#xA;confusément et ne le confessent que de bouche. La conduite qu’ils&#xA;tiennent dans leurs études dément leur propre confession,&#xA;puisqu’ils agissent comme s’ils croyaient véritablement que leur&#xA;esprit n’eût point de bornes, et qu’ils veulent pénétrer des choses&#xA;qui dépendent d’un très-grand nombre de causes dont il n’y en a&#xA;d’ordinaire pas une qui leur soit connue.&#xA;V. Il y a encore un autre défaut assez ordinaire aux personnes&#xA;d’étude : c’est qu’ils s’appliquent à trop de sciences à la fois, et&#xA;que, s’ils étudient six heures le jour, ils étudient quelquefois six&#xA;choses différentes. Il est visible que ce défaut procède de la&#xA;même cause que les autres dont on vient de parler ; car il y a&#xA;grande apparence que si ceux qui étudient de cette manière&#xA;connaissaient évidemment qu’elle n’est pas proportionnée avec&#xA;la capacité de leur esprit et qu’elle est plus propre pour le&#xA;remplir de confusion et d’erreur que d’une véritable science, ils&#xA;ne se laisseraient pas emporter aux mouvements déréglés de leur&#xA;passion et de leur vanité : car en effet ce n’est pas le moyen de la&#xA;satisfaire, puisque C’est justement le moyen de ne rien savoir.&#xA;CHAPITRE IV.&#xA;I. L’esprit ne peut s’appliquer long-temps à des objets qui n’ont point de rapport à lui, ou&#xA;qui ne tiennent point quelque chose de l’infíni. — II. l’inconstance de la volonté&#xA;est cause de ce défaut d’application. et par conséquent de l’erreur — III. Nos&#xA;sensations nous occupent davantnge que les idées pures de l’esprit. — IV. Ce qui&#xA;est la source de la corruption des mœurs. — V. Et de l’ignorance du commun des&#xA;hommes.&#xA;I. L’esprit de l’homme n’est pas seulement sujet à l’erreur&#xA;374&#xA;parce qu’il n’est pas infini ou qu’il a moins d’étendue que les&#xA;objets qu’il considère, comme nous venons d’expliquer dans les&#xA;deux chapitres précédents ; mais aussi parce qu’il est inconstant,&#xA;qu’il n’a point du fermeté dans son action, et qu’il ne peut tenir&#xA;assez longtemps sa vue fixe et arrêtée sur un sujet, afin de&#xA;l’examiner tout entier.&#xA;Pour concevoir la cause de cette inconstance et de cette&#xA;légèreté de l’esprit humain, il faut savoir que c’est la volonté qui&#xA;dirige son action, que c’est elle qui l’applique aux objets qu’elle&#xA;aime, et qu’elle est elle-même dans une inconstance et dans une&#xA;inquiétude continuelle, dont voici la cause.&#xA;On ne peut douter que Dieu ne soit l’auteur de toutes choses,&#xA;qu’il ne les ait faites pour lui, et qu’il ne tourne le cœur de&#xA;l’homme vers lui par une impression naturelle et invincible qu’il&#xA;lui imprime sans cesse. Dieu ne peut vouloir qu’il yait une&#xA;volonté qui ne l’aime pas, ou qui l’aime moins que quelque autre&#xA;bien, s’il y en peut avoir d’autre que lui ; parce qu’il ne petit&#xA;vouloir qu’une volonté n’aime point ce qui est souverainement&#xA;aimable, ni qu’elle aime le plus ce qui est le moins aimable.&#xA;Ainsi il faut que l’amour naturel nous porte vers Dieu, puisqu’il&#xA;vient de Dieu, et qu’il n’y a rien qui puisse en arrêter les&#xA;mouvements que Dieu même, qui les imprime. Il n’y a donc point&#xA;de volonté qui ne suive nécessairement. les mouvements de cet&#xA;amour. Les Justes, les impies, les bienheureux et les damnés&#xA;aiment Dieu de cet amour ; car cet amour naturel que nous avons&#xA;pour Dieu étant la même chose que l’inclination naturelle qui&#xA;nous porte vers le bien en général, vers le bien infini, vers le&#xA;souverain bien, il est visible que tous les esprits aiment Dieu de&#xA;cet amour, puisqu’il n’y a que lui qui soit le bien universel, le&#xA;375&#xA;bien infini, le souverain bien. Car enfin tous les esprits et les&#xA;démons mêmes désirent ardemment d’être heureux et de posséder&#xA;le souverain bien : et ils le désirent sans choix, sans délibération,&#xA;sans liberté, et par la nécessité de leur nature. Étant donc faits&#xA;pour Dieu. pour un bien infini, pour un bien qui comprend en soi&#xA;tous les biens, le mouvement naturel de notre cœur ne cessera&#xA;jamais que par la possession de ce bien.&#xA;II. Ainsi notre volonté toujours altérée d’une soif ardente,&#xA;toujours agitée de désirs, d’empressements et d’inquiétudes pour&#xA;un bien qu’elle ne possède pas, ne peut souffrir sans beaucoup de&#xA;peine que l’esprit s’arrête pour quelque temps à des vérités&#xA;abstraites qui ne la touchent point et qu’elle juge incapables de la&#xA;rendre heureuse. Ainsi elle le pousse sans cesse à rechercher&#xA;d’autres objets ; et lorsque dans cette agitation que la volonté lui&#xA;communique il rencontre quelque objet qui porte la marque du&#xA;bien, je veux dire qui fait sentir à l’âme par ses approches&#xA;quelque douceur et quelque satisfaction intérieure ; alors cette&#xA;soif du cœur s’excite de nouveau ; ces désirs, ces&#xA;empressements, ces ardeurs se rallument, et l’esprit, obligé de&#xA;leur obéir, s’attache uniquement à l’objet qui les cause ou qui&#xA;semble les causer, pour l’approcher ainsi de l’âme qui le goûte et&#xA;qui s’en repait pour quelque temps. Mais le vide des créatures ne&#xA;pouvant remplir la capacité infinie du cœur de l’homme, ces&#xA;petits plaisirs au lieu d’éteindre sa soif ne font que l’irriter et&#xA;donner à l’âme une sotte et vaine espérance de se satisfaire dans&#xA;la multiplicité des plaisirs de la terre ; ce qui produit encore une&#xA;inconstance et une légèreté inconcevable dans l’esprit qui doit lui&#xA;découvrir tous ces biens.&#xA;Il est vrai que lorsque l’esprit rencontre par hasard, quelque&#xA;376&#xA;objet qui tient de l’infini, ou qui renferme en soi quelque chose&#xA;de grand, son inconstance et son agitation cessent pour quelque&#xA;temps ; car reconnaissant que cet objet porte le caractère de celui&#xA;que l’âme désire, il s’y arrête et s’y attache assez long-temps.&#xA;Mais cette attache, ou plutôt cette opiniâtreté de l’esprit à&#xA;examiner des sujets infinis ou trop vastes, lui est aussi inutile que&#xA;cette légèreté avec laquelle il considère ceux qui sont&#xA;proportionnés à sa capacité. Il est trop faible pour venir à bout&#xA;d’une entreprise si difficile, et c’est en vain qu’il s’efforce d’y&#xA;réussir. Ce qui doit rendre l’âme heureuse n’est pas, pour ainsi&#xA;dire, la compréhension d’un objet infini, elle n’en est pas&#xA;capable ; mais l’amour et la jouissance d’un bien infini dont la&#xA;volonté est capable par le mouvement d’amour que Dieu lui&#xA;imprime sans cesse.&#xA;Après cela il ne faut pas s’étonner de l’ignorance et de&#xA;l’aveuglement des hommes, puisque leur esprit étant soumis à&#xA;l’inconstance et à la légèreté de leur cœur, qui le rend incapable&#xA;de rien considérer avec une application sérieuse, il ne peut rien&#xA;pénétrer qui renferme quelque difficulté considérable. Car enfin&#xA;l’attention de l’esprit est aux objets de l’esprit ce que le regard&#xA;fixe de nos yeux est aux objets de nos yeux. Et de même qu’un&#xA;homme qui ne peut arrêter ses yeux sur les corps qui&#xA;l’environnent, ne les peut pas voir suffisamment pour distinguer&#xA;les différences de leurs plus petites parties, et pour reconnaître&#xA;tous les rapports que toutes ces petites parties ont les unes avec&#xA;les autres : ainsi un homme qui ne peut fixer la vue de son esprit&#xA;sur les choses qu’il veut savoir ne peut pas les connaître&#xA;suffisamment pour en distinguer toutes les parties et pour&#xA;connaître tous les rapports qu’elles peuvent avoir entre elles ou&#xA;avec d’autres sujets.&#xA;377&#xA;Cependant il est constant que toutes les connaissances ne&#xA;consistent que dans une vue claire des rapports que les choses&#xA;ont les unes avec les autres. Quand donc il arrive, comme dans&#xA;les questions difficiles, que l’esprit doit voir tout d’une vue un&#xA;fort grand nombre de rapports que deux ou plusieurs choses ont&#xA;entre elles, il est clair que s’il n’a pas considéré ces choses-là&#xA;avec beaucoup d’attention, et s’il ne les connait que confusément,&#xA;il ne lui sera pas possible d’apercevoir distinctement leurs&#xA;rapports, et par conséquent d’en former un jugement solide.&#xA;III. Une des principales causes du défaut d’application de&#xA;notre esprit aux vérités abstraites est que nous les voyons comme&#xA;de loin, et qu’íl se présente incessamment à notre esprit des&#xA;choses qui en sont bien plus proches. La grande attention de&#xA;l’esprit approche pour ainsi dire les idées des objets auxquels on&#xA;s’applique. Mais il arrive souvent que lorsqu’on est fort attentif à&#xA;des spéculations métaphysiques, on en est détourné parce qu’il&#xA;survient à l’âme quelque sentiment qui est encore plus proche&#xA;d’elle que ces idées ; car il ne faut pour cela qu’un peu de&#xA;douleur ou de plaisir : la raison en est que la douleur et le plaisir,&#xA;et généralement toutes les sensations, sont au dedans de l’âme&#xA;même : elles la modifient, et elles la touchent de bien plus près&#xA;que les idées simples des objets de la pure inteffection,&#xA;lesquelles, bien que présentes à l’esprit, ne le touchent ni ne le&#xA;modifient pas sensiblement&#xA;[8]&#xA;. Ainsi l’âme étant d’un côté trèslimitée, et de l’autre ne pouvant s’empêcher de sentir sa douleur&#xA;et toutes ses autres sensations, sa capacité s’en trouve remplie, et&#xA;elle ne peut dans un même temps sentir quelque chose et penser&#xA;librement à d’autres objets qui ne se peuvent sentir. Le&#xA;bourdonnement d’une mouche, ou quelque autre petit bruit,&#xA;supposé qu’il se communique jusqu’à la partie principale du&#xA;378&#xA;cerveau, en sorte que l’âme l&amp;rsquo;aperçoive, est capable, malgré tous&#xA;nos efforts, de nous empêcher de considérer des vérités&#xA;abstraites et fort relevées, parce que toutes les idées abstraites ne&#xA;modifient point l’âme de la manière dont toutes les sensations la&#xA;modifient.&#xA;IV. C’est ce qui fait la stupidité et l’assoupissement de l’esprit&#xA;à l’égard des plus grandes vérités de la morale chrétienne, et que&#xA;les hommes ne les connaissent que d’une manière spéculative et&#xA;infructueuse sans la grâce de Jésus-Christ. Tout le monde connaît&#xA;qu’il y a un Dieu, qu’il faut l’adorer et le servir ; mais qui le sert&#xA;et qui l’adore sans la grâce, laquelle seule nous fait goûter de la&#xA;douceur et du plaisir dans ces devoirs ? Il y a très-peu de gens&#xA;qui ne s’aperçoivent du vide et de l’instabilité des biens de la&#xA;terre, et même qui ne soient convaincus d’une conviction&#xA;abstraite, mais toutefois très-certaine et très-évidente, qu’ils ne&#xA;méritent pas notre application et nos soins. Mais où sont ceux qui&#xA;méprisent ces biens dans la pratique, et qui refusent leurs soins et&#xA;leur application pour les acquérir ? Il n’y a que ceux qui sentent&#xA;quelque amertume et quelque dégoût dans leur jouissance, ou que&#xA;la grâce a rendus sensibles pour des biens spirituels par une&#xA;délectation intérieure que Dieu y a attachée, qui vainquent les&#xA;impressions des sens et les efforts de la concupiscence. La vue&#xA;de l’esprit toute seule ne nous fait donc jamais résister, comme&#xA;nous le devons, aux efforts de la concupiscence : il faut, outre&#xA;cette vue, un certain sentiment du cœur. Cette lumière de l’esprit&#xA;toute seule est, si on le veut, une grâce suffisante qui ne fait que&#xA;nous condamner, qui nous fait connaître notre faiblesse, et que&#xA;nous devons recourir par la prière à celui qui est notre force.&#xA;Mais ce sentiment du cœur est une grâce vive qui opère. C’est&#xA;elle qui nous touche qui nous remplit et qui nous persuade le&#xA;379&#xA;cœur, et sans elle il n’y a personne qui pense du cœur : Nemo est&#xA;qui recogitet corde. Toutes les vérités plus constantes de la&#xA;morale demeurent cachées dans les replis et dans les recoins de&#xA;l’esprit ; et tant qu’elles y demeurent elles y sont stériles et sans&#xA;aucune force, puisque l’âme ne les goûte pas. Mais les plaisirs&#xA;des sens sont plus proches de l’âme, et n’étant pas possible de ne&#xA;pas sentir et même de ne pas aimer son plaisir&#xA;[9]&#xA;, il n’est pas&#xA;possible de se détacher de la terre et de se défaire des charmes et&#xA;des illusions de ses sens par ses propres forces&#xA;[10]&#xA;.&#xA;Je ne nie pas toutefois que les justes dont le cœur a déjà été&#xA;vivement tourné vers Dieu par une délectation prévenante ne&#xA;puissent sans cette grâce particulière faire quelques actions&#xA;méritoires et résister aux mouvements de la concupiscence. Il y&#xA;en a qui sont courageux et constants dans la loi de Dieu par la&#xA;force de leur foi, par le soin qu’ils ont de se priver des choses&#xA;sensibles, et par le mépris et le dégoût de tout ce qui les peut&#xA;tenter. Il y en a qui agissent presque toujours sans goûter ce&#xA;plaisir indélibéré ou prévenant dont je parle. La seule joie qu’ils&#xA;trouvent, en agissant selon Dieu est le seul plaisir qu’ils goûtent,&#xA;et ce plaisir suffit pour les arrêter dans leur état et pour confirmer&#xA;la disposition de leur cœur. Comme ils aiment Dieu et sa sainte&#xA;loi, ils y pensent avec joie ; car on pense toujours avec plaisir à&#xA;ce qu’on aime ; ou, ce qui revient au même, on ne peut s’en&#xA;séparer sans quelque horreur, et cela suffit, afin que les justes&#xA;puissent vaincre du moins les tentations légères. Mais ceux qui&#xA;commencent leur conversion ont besoin d’un plaisir indélibéré et&#xA;prévenant pour les détacher des biens sensibles, auxquels ils sont&#xA;attaches par d’autres plaisirs prévenants et indélibérés ; la&#xA;tristesse et les remords de leur conscience ne suffisent pas, et ils&#xA;ne goûtent point encore de joie. Mais les justes peuvent vivre par&#xA;380&#xA;la foi et dans la disette : et c’est même en cet état qu’ils méritent&#xA;davantage, parce que les hommes étant raisonnables, Dieu veut&#xA;en être aimé d’un amour de choix, plutôt que d’un amour&#xA;d’instinct et d’un amour indélibéré, semblable à celui par lequel&#xA;on aime les choses sensibles, sans connaître qu’elles sont bonnes&#xA;autrement que par le plaisir qu’on en reçoit. Cependant la plupart&#xA;des hommes ayant peu de foi et se trouvant sans cesse dans les&#xA;occasions de goûter les plaisirs, ils ne peuvent conserver longtemps leur amour électif pour Dieu contre l’amour naturel pour&#xA;les biens sensibles, si la délectation de la grâce ne les soutient&#xA;contre les eiforls de la volupté ; carla délectation de la grâce&#xA;produit, conserve, augmente la charité, comme’les plaisirs&#xA;sensibles la cupidité.&#xA;V. Il paraît assez par les choses que l’on a dites ci-dessus que&#xA;les hommes n’étant jamais sans quelque passion ou sans quelques&#xA;sensations agréables ou fâcheuses, la capacité et l’étendue de&#xA;leur esprit en est beaucoup occupée, et que lorsqu’ils veulent&#xA;employer le reste de cette capacité à examiner quelque vérité, ils&#xA;en sont souvent détournés par quelques sensations nouvelles, par&#xA;le dégoût que l’on trouve dans cet exercice, et par l’inconstance&#xA;de la volonté qui agite et qui promène l’esprit d’objets en objets&#xA;sans l’arrêter. De sorte que si l’on n’a pas pris des la jeunesse&#xA;l’habitude de vaincre toutes ces oppositions, comme on a&#xA;expliqué dans la seconde partie. on se trouve enfin incapable de&#xA;pénétrer rien qui soit un peu dífficile et qui demande quelque peu&#xA;d’application.&#xA;Il faut conclure de là que toutes les sciences, et principalement&#xA;celles qui renferment des questions très-difficiles à éclaircir, sont&#xA;remplies d’un nombre infini d’erreurs, et que nous devons avoir&#xA;381&#xA;pour suspects tous ces gros volumes que l’on compose tous les&#xA;jours sur la médecine, sur la physique, sur la morale, et&#xA;principalement sur des questions particulières de ces sciences,&#xA;qui sont beaucoup plus composées que les générales. On doit&#xA;même juger que ces livres sont d’autant plus méprisables qu’ils&#xA;sont mieux reçus du commun des hommes ; j’entends de ceux qui&#xA;sont peu capables d’application, et qui ne savent pas faire usage&#xA;de leur esprit ; parce que l’applaudissement du peuple à quelque&#xA;opinion sur une matière difficile est une marque infaillible&#xA;qu’elle est fausse et qu’elle n’est appuyée que sur les notions&#xA;trompeuses des sens ou sur quelques fausses lueurs de&#xA;l’imagination.&#xA;Néanmoins il n’est pas impossible qu’un homme seul puisse&#xA;découvrir un très-grand nombre de vérités cachées aux siècles&#xA;passés, supposé que cette personne ne manque pas d’esprit, et&#xA;qu’étant dans la solitude, éloigné autant qu’il se peut de tout ce&#xA;qui pourrait le distraire, il s’applique sérieusement à la&#xA;recherche de la vérité. C’est pourquoi ceux-là sont peu&#xA;raisonnables, qui méprisent la philosophie de M. Descartes sans&#xA;la savoir, et par cette unique raison, qu’il paraît comme&#xA;impossible qu’un homme seul ait trouvé la vérité dans des choses&#xA;aussi cachées que sont celles de la nature. Mais s’ils savaient la&#xA;manière dont ce philosophe a vécu, les moyens dont il s’est servi&#xA;dans ses études pour empêcher que la capacité de son esprit ne&#xA;fût partagée par d’autres objets que ceux dont il voulait découvrir&#xA;la vérité, la netteté des idées sur lesquelles il a établi sa&#xA;philosophie, et généralement tous les avantages qu’il a eus sur les&#xA;anciens par les nouvelles découvertes, ils en recevraient sans&#xA;doute un préjugé plus fort et plus raisonnable que celui de&#xA;l’antiquité, qui autorise Aristote, Platon et plusieurs autres.&#xA;382&#xA;Cependant je ne leur conseillerais pas de s’arrêter à ce&#xA;préjugé, et de croire que M. Descartes est un grand homme, et&#xA;que sa philosophie est bonne à cause des choses avantageuses&#xA;que l’on en peut dire. M. Descartes était homme comme les&#xA;autres, sujet à l’erreur et à l’illusion comme les autres ; il n’y&#xA;aucun de ses ouvrages, sans même excepter sa géométrie, où il&#xA;n’y ait quelque marque de la faiblesse de l’esprit humain. Il ne&#xA;faut donc point le croire sur sa parole, mais le lire, comme il&#xA;nous en avertit lui-même, avec précaution, en examinant s’il ne&#xA;s’est point trompé, et ne croyant rien de ce qu’il dit que ce que&#xA;l’évidence et les reproches secrets de notre raison nous&#xA;obligeront de croire ; car en un mot l’esprit ne sait véritablement&#xA;que ce qu’il voit avec évidence.&#xA;Nous avons montré dans les chapitres précédents que notre&#xA;esprit n’était pas infini, qu’il avait au contraire une capacité fort&#xA;médiocre, et que cette capacité était ordinairement remplie par&#xA;les sensations de l’âme, et enfin que l’esprit, recevant sa&#xA;direction de la volonté, ne pouvait regarder fixement quelque&#xA;objet sans en être bientôt détourné par son inconstance et par sa&#xA;légèreté. Il est indubitable que ces choses sont les causes les plus&#xA;générales de nos erreurs ; et l’on pourrait s’arrêter ici encore&#xA;davantage pour le faire voir dans le particulier. Mais ce que l’on&#xA;a dit suffit à des personnes capables de quelque attention pour&#xA;leur faire connaître la faiblesse de l’esprit de l’homme. On&#xA;traitera plus au long dans le quatrième et cinquième livre des&#xA;erreurs qui ont pour cause nos inclinations naturelles et nos&#xA;passions, dont nous venons déjà de dire quelque chose dans ce&#xA;chapitre.&lt;/p&gt;</description>
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